Critique publiée le 1er septembre 2014 sur CineChronicle.
02/09/2014
Les Combattants : l'engagement artistique
4 / 5
L’énergie enthousiasmante du
premier film de Thomas Cailley peut se résumer à un simple choix, celui de
l’action. Plutôt que de s’inscrire dans une tendance psychologisante
majoritaire dans le cinéma d’auteur français, Les combattants met en scène des personnages qui foncent, agissent à
l’instinct avant de réfléchir. Le film trouve dans ce parti pris une fraîcheur
et une drôlerie qui tracent la voie galvanisante d’un cinéma d’auteur
populaire.
Les combattants commence sur le terrain familier dans le cinéma
hexagonal de la chronique sentimentale. Alors qu’il vient de perdre son père,
Arnaud fait la rencontre de Madeleine. Soit le scénario typique du « boy meets girl », avec
cependant quelques renversements inattendus. Aux antipodes du stéréoype de la
fragilité féminine, Madeleine (Adèle Haenel) fait preuve d’autorité et de détermination
tandis que la douceur et la sensibilité sont le lot d’Arnaud (Kevin Azaïs).
Cette inversion des rôles attendus a valeur d’égalité des sexes et montre bien
ce en quoi Thomas Cailley est en phase avec son époque, dressant le tableau
d’une jeunesse angoissée par un avenir incertain à l’échelle individuelle ou
planétaire. De la peur de la fin du monde Les
combattants tire une urgence dans l’action qui coupe court à la romance de
vacances pour s’aventurer sur le genre peu commun en France du film militaire.
Surprenant et ambitieux, le récit
proposé par Thomas Cailley traverse donc différents genres, de la comédie
sentimentale à la Robinsonade. On sent chez l’auteur un désir de cinéma
insatiable, une envie de partir à l’aventure avec le spectateur. Le risque
d’une telle diversité narrative est un caractère inégal auquel Les combattants n’échappe pas
complètement, et ce malgré une maîtrise formelle remarquable. Plutôt que de
souligner l’énergie et l’action au cœur de son film par une caméra portée,
Thomas Cailley favorise les longs plans et les compositions travaillées à
contrecourant du naturalisme des frères Dardenne en vogue dans le cinéma
d’auteur. Belle alternative au cinéma réaliste et social, son film s’inscrit du côté de la fable et de
l’imaginaire lié à la majesté de ses décors naturels.
Au-delà de
son esthétique originale, c’est son couple de héros atypique qui donne aux Combattants sa force et sa cohérence. Le
réalisateur a confié son intention de construire le film autour de ses
protagonistes, et l’engagement des deux acteurs choisis pour les incarner était
alors crucial. Le contrat est largement rempli, Kevin Azaïs et Adèle Haenel
nous donnant à voir le couple cinématographique le plus marquant de cette
année. Le discret Azaïs, en héros sympathique et mesuré, s’oppose à Haenel dont
l’intensité et la présence exceptionnelles collent à l’énergie revêche et
angoissée de Madeleine. Racontée avec délicatesse, leur relation nous montre de
manière inattendue que l’apprentissage de la douceur et de la patience est
essentiel à la survie. Ce n’est pas la dernière des leçons à retenir de ces Combattants qui bouleverse avec
efficacité les idées reçues et statu quos.
27/08/2014
Sils Maria : le vertige des rôles
4 / 5
Les films sur les actrices ne
manquent pas dans l’histoire du cinéma, témoignages de la fascination qu’elles
exercent sur les cinéastes. On peut citer parmi d’autres les chefs d’œuvre Eve de Joseph Mankiewicz ou Opening Night de John Cassavetes. Sils Maria s’inscrit dans cette
tradition, et on peut se demander ce qu’Olivier Assayas peut apporter de neuf à
un thème exploré brillament ailleurs. Le réalisateur nous en livre cependant ici
une variation captivante, en prise avec le monde contemporain.
Autrefois jeune première, Maria
Enders (Juliette Binoche) est confrontée soudainement à son statut de star
vieillissante. Elle doit non seulement faire face à la mort de l’auteur de la
pièce qui l’a révélée au public, mais se voit aussi proposer par une metteur en
scène en vue le rôle de la femme mûre dans une nouvelle production de l’œuvre. Peu
à peu, au fur et à mesure des répétitions avec son assistante (Kristen Stewart)
qui lit le rôle qu’elle avait tenu jeune, Maria développe une résistance à
jouer un personnage qu’elle avait méprisé dans sa jeunesse.
A partir de ce dispositif de jeu
de rôles, Sils Maria installe une
atmosphère troublante où la frontière entre réalité et fiction est mince. Dans
quelle mesure le texte répété par les personnages reflète-t-il les conflits
latents dans leur relation ? Assayas refuse de livrer une réponse toute
faite, et se repose plutôt sur le jeu ambivalent de deux actrices
exceptionnelles. Binoche nourrit évidemment son personnage de son expérience de
star internationale, tandis que Stewart trouve l’occasion idéale de se détacher
de son personnage de Twilight en
donnant corps aux frustrations d’une assistante fatiguée de jouer les
faire-valoirs.
Assayas multiplie les jeux de
miroir et apparences trompeuses, nous démontrant comment tout est affaire
d’image à l’ère des réseaux sociaux. Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz), la
jeune actrice reprenant le rôle de Maria dans la pièce, est le produit de ce
phénomène, omniprésente sur internet mais profondément insondable, tour à tour
idiote junkie et actrice montante propre sur elle, fangirl et rivale
méprisante. Au contraire de son aînée angoissée par l’image qu’elle projette et
les fantômes hantant les rôles, Jo-Ann a pleinement conscience des effets que
produisent ses différentes persona.
Le conflit entre Mari et Jo-Ann
trouve son équivalent formel dans les matières filmiques contrastées convoquées par
Assayas, entre les séquences romantiques de Sils Maria traversé par le serpent
de Maloja d’un côté et les talk shows, images volées et extraits d’une parodie
de « blockbuster » de
science-fiction de l’autre. D’une maîtrise admirable, Sils Maria a le mérite d’être aussi juste sur le tableau classique
que sur son pendant moderne. C’est là la vraie réussite de ce film
subtil : parvenir à proposer une réflexion à la fois actuelle et
intemporelle sur l’art et le temps qui passe.
21/08/2014
Les Gardiens de la galaxie : un "space opera" très sympa un peu gâché par la formule Marvel
3,5 / 5
Il y avait de nombreuses raisons
de s’enthousiasmer pour le projet des Gardiens
de la galaxie. La présence parmi son groupe de héros extraterrestres d’un raton
laveur et d’un arbre anthropomorphes promettait un ton décallé et rafraichissant.
Et la perspective d’aventures galactiques avait de quoi faire fantasmer
n’importe quel amoureux de « space opera ». Le film de James Gunn
était surtout l’occasion pour les studios Marvel de faire une proposition
alternative aux Avengers, en tirant
profit de la richesse d’un univers cosmique dessiné depuis 50 ans à travers
diverses séries de comics, depuis les 4
Fantastiques ou le Silver Surfer
jusqu’à ces Gardiens de la galaxie.
D’emblée reconnaisons que la
promesse de divertissement fun est pleinement remplie. Chaque membre de
l’équipe d’« outsiders » au centre du film présente un mélange idéal
de singularité et de charisme : si Rocket Racoon et son compagnon Groot sont
à la hauteur du buzz qu’ils ont suscité avant la sortie du film, Batista
incarne à la perfection le sanguin Drax le Drestructeur et prouve après Dwayne
Johnson que la reconversion des catcheurs au cinéma peut être plus que
convaincante. Et surtout au centre du film il y a Star-Lord, franc tireur au
grand cœur incarné par un Chris Pratt dont la coolitude est en mesure de faire
de l’ombre à Robert Downey Junior. Enfant des années 80, Star-Lord alias Peter
Quill se la joue Indiana Jones, avec un walkman à la place du chapeau fétiche.
Les Gardiens de la galaxie utilise ce vestige musical d’une époque
révolue pour installer une ambiance chaleureuse tour à tour euphorique et
mélancolique, au travers d’une cassette compilant des joyaux hétéroclytes de la
pop des années 70. Au-delà du souffle d’aventure qui le parcourt et de son humour
prononcé, le film de James Gunn sait jouer de la fragilité de sa bande improbable
d’antihéros « losers » qui n’ont rien des scientifiques rock stars,
légendes vivantes ou dieux qui forment les rangs des Avengers. Les Gardiens de la galaxie, derrière ses
allures de « blockbuster » estival superficiel, parvient à ménager
une place pour une poésie écolo et pacifiste à travers les pouvoirs de Groot,
et à faire poindre l’émotion dans son final.
Hélas il manque quelque chose
pour faire des Gardiens de la galaxie
un grand film à la hauteur des rêves que George Lucas et Steven Spielberg nous
ont vendu dans les années 80. Sans aller chercher aussi loin, le film ne
parvient pas à se hisser au niveau des premières adaptations de comics des
années 2000, qu’il s’agisse des X-Men
de bryan singer ou des deux premiers Spider-Man
de Sam Raimi. La banalisation du film de superhéros joue probablement un rôle
dans cet accueil mesuré, mais il ne s’agit pas que de ça. Si l’ambition du
producteur Kevin Feige de construire un univers Marvel au cinéma force le
respect, chacun des films donne un peu l’impression de regarder un épisode de
série télévisée, une étape qui vise à annoncer des suites. La construction
globale du film, similaire à celle d’Avengers,
renforce ce côté série avec une formule identique appliquée d’épisode en
épisode. Les Gardiens de la galaxie
regarde vers les productions à venir,
ayant recours à l’adversaire ultime déjà annoncé en post-générique d’Avengers dans un rôle de caméo qui
prépare encore son arrivée dans un prochain film. Ce feuilleton pourrait
présenter un intérêt s’il ne s’épuisait pas en s’étallant sur plusieurs années.
Les Gardiens de la galaxie semble pâtir alors à la fois de son
inscription dans un grand schéma narratif et dans l’univers fictionnel de
marvel. Ces à-côtés (« easter eggs » pour les lecteurs assidus de
Marvel Comics, « teasing » pour la suite) ont notamment pour effet
pervers une présentation des protagonistes et de leurs motivations assez
sommaire, heureusement rattrappée par la suite du film. Les autres personnages
ne bénificient malheureusement pour la plupart pas du même approfondissement
sur la longueur. Si ce défaut est regrettable pour le personnage de Benicio Del
Toro haut en couleur mais à peine esquissé, il relève de la véritable erreur
d’écriture pour des antagonistes à la caractérisation bâclée.
Ceux qui attendaient des Gardiens de la galaxie un divertissement de qualité seront comblés : les 2 heures du film passent à toute vitesse, en compagnie de protagonistes solides dont les intéractions sont une source de réjouissance constante, et le film offre son lot de science-fiction spectaculaire. Pour ceux qui s’attendaient à un véritable virage dans l’univers cinématographique Marvel, il faudra encore attendre…
19/08/2014
La planète des singes, l'affrontement : un "blockbuster" intelligent et intense
4 / 5
Loin de la décevante Planète de singes de Tim Burton en 2001,
La Planète de singes : les origines
était une bonne surprise il y a 3 ans. Ce premier volet relancait efficacement
la licence cinématographique dérivée du roman de Pierre Boulle au travers d’un
drame intimiste qui suivait le destin du cobaye chimapanzé César, futur leader
du groupe de singes au centre de la saga. Avec son monde post-apocalyptique, La Planète des singes : l’affrontement
remet la composante de science-fiction en retrait dans le précédent film au
premier plan. Plus conforme à l’image du « blockbuster »
spectaculaire que les origines, le
film parvient néammoins à ne pas tomber dans la simple débauche d’effets
spéciaux et à conserver la subtilité de son prédécesseur.
Un des premiers atouts de La planète des singes : l’affrontement est un scénario classique mais à la construction solide, explorant avec brio le concept d’un monde que se partage une race humaine en voie d’extinction et une société de singes à l’intelligence développée. Si le cheminement vers un affrontement entre les deux groupes est prévisible, le film a l’avantage de ne pas proposer une dichotomie simpliste gentil / méchant mais de bien poser la problématique de la survie au cœur du conflit. Ce deuxième volet reprend les protagonistes simiesques du premier opus et en tire pleinement profit pour les faire évoluer et les complexifier. Le charismatique César, le sage Maurice ou le belliqueux Koba forment une galerie de personnages mémorables à même de susciter l’empathie du spectateur. Arrivés avec un épisode de retard, le groupe d’humains peine un peu à susciter le même intérêt, mais les interprètes rattrapent cette lacune. Jason Clarke est convaincant en héritier du personnage de James Franco dans les origines, et Gary Oldman excelle dans son rôle de leader meurtri.
Du côté du spectacle, les effets
spéciaux sont saississants de réalisme, le procédé d’animation en « motion
capture » semblant encore dépasser les prouesses du Seigneur des anneaux ou d’Avatar.
Mais au-delà de la technique impressionante, la mise en scène de Matt Reeves
est d’une belle efficacité. Déjà réalisateur de Cloverfield, réussite inégalée dans le genre du « found
footage », Reeves confirme ici un talent certain de
« storyteller » dans la lignée de James Cameron. La séquence
d’attaque de nuit, sublimée par les torches et les brasiers, est un des moments
cinématographiques les plus intenses de cette année, et on serait surpris de
voir de si tôt un « blockbuster » capable de surpasser ce tour de
force de mise en scène.
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