Critique publiée sur le site Paris La Douce
23/02/2016
17/02/2016
Spotlight : l'engagement du journalisme
4 / 5
En 2001, les journalistes du Boston Globe sont dans
l’expectative avant l’arrivée imminente de leur nouveau patron originaire de
Floride, Martin Baron (Liev Schreiber). Robby Robinson (Michael Keaton) et son
équipe de « Spotlight » semblent devoir être les premiers concernés
par ce changement. Alors qu’ils avancent à tâtons sur une enquête au long
cours, Baron leur demande de reconcentrer tous leurs efforts sur la suite d’un
article accusant le cardinal de Boston d’avoir étouffé une histoire de
pédophilie impliquant un prêtre. Commence alors une investigation dont les
répercussions se feront sentir à l’échelle nationale et mondiale.
Dans la course aux Oscars, Spotlight fait un peu figure d’ « outsider », après
être reparti bredouille des Golden Globes. Pourtant il s’agit bien là de ce que
le cinéma américain peut offrir de meilleur, alliant une richesse de fond à un
art du récit subjuguant. Tom McCarthy et son co-scénariste Josh Singer tirent
le meilleur parti de la multitude de détails ayant entouré l’enquête de Spotlight
pour offrir l’expérience d’immersion la plus complète pour le spectateur. On
peut donc en premier lieu admirer le travail impressionnant de documentation
des auteurs qui sont allés à la rencontre des différentes personnes impliquées
dans l’affaire, journalistes mais aussi victimes ou avocats. Cette matière est ensuite
sublimée par un sens de la synthèse et de l’organisation narrative
exceptionnels. Rythmé par des dialogues à la précision virtuose et de discrets
mouvements de mise en scène qui insufflent un véritable dynamisme, Spotlight enchaîne les séquences harmonieusement,
passant d’un personnage à l’autre sans que le spectateur perde jamais le fil du
récit.
Si le film passionne de bout en bout, c’est parce qu’il met bien en
valeur tout ce que l’affaire de Boston contient de complexité. Très active
socialement, venant en aide aux plus démunis, l’église catholique était bien
implantée dans la ville et sa culpabilité impliquait une profonde remise en
cause, ce qui peut expliquer le silence qui entourait les crimes perpétrés par
ses prêtres. A partir de cette situation, McCarthy crée une tension dramatique
constante dans une atmosphère de méfiance et de paranoïa. Le suspens est
d’autant plus intense qu’au-delà des obstacles politiques on assiste aux
difficultés de mise en place d’un article de journal, allant de la vérification
laborieuse des faits et des sources aux décisions de plannings éditoriaux. Spotlight nous rappelle que faire
éclater la vérité au grand jour a beau être nécessaire d’un point de vue éthique,
c’est loin d’être une entreprise aisée.
Raison de plus pour rendre hommage au travail des journalistes de « Spotlight » mis à l’honneur par des acteurs au sommet de leur art. Ayant souvent rencontré et étudié ceux qu’ils incarnent, les interprètes livrent des prestations soufflantes de vérité, débarrassées de tout glamour hollywoodien et débordant d’autant plus d’humanité. McCarthy et Singer ne jugent quant à eux jamais les intervenants de l’affaire, chacun étant en proie à ses propres conflits et doutes. Leur choix d’éviter une quelconque reconstitution de scènes de crimes illustre bien la rigueur morale de Spotlight. On ne connaîtra au final les faits que par les récits bouleversants des victimes, à l’exception d’une brève rencontre troublante avec un des prêtres coupables d’attouchements. Évidemment cette violence nous révolte à juste titre, mais s’en prendre directement à leurs auteurs individuels est moins important que la remise en cause du système qui la dissimule et la protège. Spotlight nous parle d’un journalisme qui sait prendre de la distance et de la hauteur, qui ne se contente pas de relayer les informations sans regard analytique. A l’heure où domine dans les médias et sur internet la course aux gros titres tapageurs et au « buzz », il y a là beaucoup à méditer.
12/02/2016
Chocolat : un artiste exceptionnel sorti de l'oubli
3 / 5
En France, à la fin du dix-neuvième siècle. Le clown George Footit a bien du mal à convaincre. Après que son numéro ait été refusé par un cirque, il découvre parmi la troupe de ce dernier un artiste noir qui joue les cannibales. Impressionné par sa présence physique et son jeu, George lui propose de former un duo comique. Footit et Chocolat rencontrent vite le succès, et emmènent jusqu’à Paris leurs numéros innovants de clown blanc et Auguste noir.
En France, à la fin du dix-neuvième siècle. Le clown George Footit a bien du mal à convaincre. Après que son numéro ait été refusé par un cirque, il découvre parmi la troupe de ce dernier un artiste noir qui joue les cannibales. Impressionné par sa présence physique et son jeu, George lui propose de former un duo comique. Footit et Chocolat rencontrent vite le succès, et emmènent jusqu’à Paris leurs numéros innovants de clown blanc et Auguste noir.
L’acteur Roschdy Zem s’était lancé dans la réalisation en
2006 avec Mauvaise Foi, comédie
modeste mais réussie qui traitait avec justesse de l’union à mixité religieuse.
Plus ambitieux, son deuxième métrage Omar
m’a tuer proposait une reconstitution efficace de l’affaire Omar Raddad
portée par l’interprétation puissante de Sami Bouajila. Production encore plus
ample, Chocolat impose finalement Zem
comme un représentant du cinéma français populaire de qualité.
On peut rapprocher la réussite artistique du métrage de
celle du Marguerite de Xavier
Gianolli sorti l’année dernière. Ces deux portraits d’artistes méconnus (un peu
à raison il est vrai pour l’aristocrate incarnée par Catherine Frot) procurent
le même plaisir du romanesque propre au film d’époque en même temps qu’ils offrent des pistes de réflexion sur
l’art et son rapport avec la société. La clef des destins tragiques décrits par
les deux films tient finalement au décalage de perception entre les interprètes
et leur public. Alors qu’elle s’imagine avoir un réel talent de chanteuse
lyrique, Marguerite est en réalité la risée des milieux bourgeois ; Chocolat,
de son vrai nom Rafael Padilla, se fait des illusions en pensant pouvoir
s’élever au dessus de son rôle de clown souffre-douleur pour devenir un acteur
de théâtre respectable. Chocolat a d’abord pour belle vocation de rappeler l’existence de ce
premier artiste noir à avoir connu le succès en France, à une époque où le
racisme ordinaire et colonialiste s’affichait encore dans les expositions
universelles.
Attaché au projet du film dès ses premières phases de production, Omar Sy se montre à la hauteur de son rôle le plus complexe à ce jour, faisant aussi bien appel à son énergie comique qu’à un registre dramatique nuancé. A ses côtés James Thierrée, homme de théâtre et circassien, livre une prestation saisissante : il campe un Footit austère et ambigu qui garde jusqu’à la fin du métrage une part de mystère fascinant. Le duo d’acteurs fait des étincelles lors des séquences de représentation mises en scènes par Thierrée, où le film prend son envol. On est souvent ravis par leur virtuosité burlesque, mais c’est aussi au détour de ces divertissements d’apparence anodine que peuvent se jouer en quelques regards et gestes la naissance du succès ou le début de la chute.
Attaché au projet du film dès ses premières phases de production, Omar Sy se montre à la hauteur de son rôle le plus complexe à ce jour, faisant aussi bien appel à son énergie comique qu’à un registre dramatique nuancé. A ses côtés James Thierrée, homme de théâtre et circassien, livre une prestation saisissante : il campe un Footit austère et ambigu qui garde jusqu’à la fin du métrage une part de mystère fascinant. Le duo d’acteurs fait des étincelles lors des séquences de représentation mises en scènes par Thierrée, où le film prend son envol. On est souvent ravis par leur virtuosité burlesque, mais c’est aussi au détour de ces divertissements d’apparence anodine que peuvent se jouer en quelques regards et gestes la naissance du succès ou le début de la chute.
26/01/2016
"Django Unchained" / "Les 8 Salopards" : Tarantino et la violence
Django Unchained : 3 / 5
Les Huit Salopards : 4 / 5
Un homme danse sur une chanson
entrainante des années 70 avant d’arracher au rasoir l’oreille d’un autre. Deux
ennemis se retrouvent attachés dans une cave, aux mains de sadiques. Une femme
dans le coma, sur le point de se faire violer, reprend conscience et fracasse
la tête de son agresseur à coups de porte. Les membres de jeunes femmes
s’envolent suite à leur crash automobile avec un tueur psychopathe. La
filmographie de Quentin Tarantino est ponctuée de scènes à la violence
insoutenable, que le cinéaste a longtemps défendues par leur aspect esthétique.
Son exploration du western, amorcée avec Django
Unchained et poursuivie avec Les Huit Salopards, ne lésine pas non plus sur
les cadavres mais le cinéaste semble néanmoins vouloir y développer une
réflexion plus poussée. Quelle serait alors l’éthique de la violence selon
Tarantino ?
Pour la première fois chez son
auteur, Django Unchained prenait en
compte le traumatisme du spectateur faisant face à la cruauté. La mariée de Kill Bill, tout comme les héroïnes de la
seconde partie de Boulevard de la Mort,
étaient certes marquées, mais par une violence dont elles avaient été
directement les victimes. Loin d’être un saint,
le chasseur de primes Schultz (Christoph Waltz) n’en était pas moins
révolté par l’esclavage en vigueur dans le Sud des Etats-Unis à la veille de la
guerre de Sécession. Spectateur de la mise à mort sauvage d’un esclave
déchiqueté par des chiens, il était ensuite hanté par les images de la scène
alors que s’établissait un accord forcé à l’amiable avec son bourreau, le
propriétaire de plantation Calvin Candie (Leonardo DiCaprio). Tandis que Candie
faisait mine de s’étonner de la réaction de révulsion de Schultz devant
l’exécution de son esclave, Django (Jamie Foxx) lui avait répondu « Il
n’est pas autant habitué aux américains que je le suis ». A la source des
poussées de violence se trouverait donc selon Tarantino la culture américaine,
l’histoire des Etats-Unis. Rien d’étonnant alors à ce que le chef des
américains vengeurs envoyés pour tuer les nazis dans Inglorious Basterds exige des scalps pour motiver ses troupes.
Qu’est-ce qui différencie Schultz des natifs de son pays d’adoption ? L’allemand sait se montrer impitoyable aussi, mais agit dans le cadre de la loi. Les exécutions qu’il enchaîne peuvent paraître sommaires, mais elles sont justifiées par les autorisations gouvernementales qu’il porte sur lui. Schultz gagne simplement sa vie en traquant les criminels et si son code de conduite n’est pas sans ambivalence, le personnage finit sans mal par incarner la civilisation et la culture en contraste avec l’environnement dans lequel il évolue. Tandis qu’il est un des personnages les plus attachants de la filmographie de Tarantino, Candie en est à l’opposé un de ses plus abjects. Dans un effet de miroir inversé par rapport à Schultz, le propriétaire sudiste se voudrait un représentant de la haute culture, mais n’est en réalité qu’un usurpateur. Il exige qu’on l’appelle « Monsieur » mais ne parle pas français, nomme un de ses esclaves D’artagnan mais ignore jusqu’au nom d’Alexandre Dumas.
C’est finalement le manque de culture de Candie qui cause sa perte lorsqu’il exige par la coutume que Schultz lui serre la main sous peine de tuer la femme de Django qui a fait l’objet de leur transaction. La coutume ne peut faire loi, et ce travestissement est la porte ouverte aux règlements de compte sanglants qui forment le dernier acte de Django Unchained. On en revient alors à une violence décomplexée, et ce retour constitue une véritable déception à la vision du film, comme un retour à un stade que Tarantino semblait avoir dépassé. La violence de l’esclavage peut-elle justifier le massacre vengeur des classes qui en ont profité, décrit comme une catharsis par le cinéaste ? Pas sûr.
Qu’est-ce qui différencie Schultz des natifs de son pays d’adoption ? L’allemand sait se montrer impitoyable aussi, mais agit dans le cadre de la loi. Les exécutions qu’il enchaîne peuvent paraître sommaires, mais elles sont justifiées par les autorisations gouvernementales qu’il porte sur lui. Schultz gagne simplement sa vie en traquant les criminels et si son code de conduite n’est pas sans ambivalence, le personnage finit sans mal par incarner la civilisation et la culture en contraste avec l’environnement dans lequel il évolue. Tandis qu’il est un des personnages les plus attachants de la filmographie de Tarantino, Candie en est à l’opposé un de ses plus abjects. Dans un effet de miroir inversé par rapport à Schultz, le propriétaire sudiste se voudrait un représentant de la haute culture, mais n’est en réalité qu’un usurpateur. Il exige qu’on l’appelle « Monsieur » mais ne parle pas français, nomme un de ses esclaves D’artagnan mais ignore jusqu’au nom d’Alexandre Dumas.
C’est finalement le manque de culture de Candie qui cause sa perte lorsqu’il exige par la coutume que Schultz lui serre la main sous peine de tuer la femme de Django qui a fait l’objet de leur transaction. La coutume ne peut faire loi, et ce travestissement est la porte ouverte aux règlements de compte sanglants qui forment le dernier acte de Django Unchained. On en revient alors à une violence décomplexée, et ce retour constitue une véritable déception à la vision du film, comme un retour à un stade que Tarantino semblait avoir dépassé. La violence de l’esclavage peut-elle justifier le massacre vengeur des classes qui en ont profité, décrit comme une catharsis par le cinéaste ? Pas sûr.
Avec Les Huit Salopards, le cinéaste signe cependant un western bien plus
posé que son précédent opus, et impose même un changement de rythme dans sa
filmographie. Signe de rupture, l’éclectisme propre aux compilations qui
servent habituellement de bandes sons à ses métrages laisse ici à quelques
exceptions près la place à une partition originale composée par Ennio Moricone.
Si l’ouverture du film et ses plans de paysages enneigés majestueux évoquent le
style opératique de Sergio Leone, c’est en fin de compte de la version de The Thing de John Carpenter, aussi mise en
musique par Moricone, que le cinéphile Tarantino s’inspire le plus ici. Le
cadre des États-Unis de l’après guerre de Sécession y sert de terreau fertile à
une paranoïa qui prend toute son ampleur dans le décor réduit d’une diligence
puis d’une mercerie.
Moins ébouriffante que par le passé, l’écriture de Tarantino se montre cependant toute aussi brillante dans un système répétitif qui remet sans cesse en question l’identité des personnages et la véracité de leurs affirmations. Par rapport à Django Unchained, Les Huit Salopards montre l’inefficacité de la justice par la loi. Pour les salopards éponymes du métrage, ruser par rapport aux restreintes imposées par le droit est un art dans lequel ils sont passés maîtres. Afin de tuer, on s’arrange pour provoquer une situation de légitime défense ou on opère discrètement par l’intermédiaire d’un poison qui fait prendre au film des allures de roman à énigme à la Agatha Christie.
L'entente semble d’autant plus difficile à atteindre entre les personnages des Huit Salopards que le passé sanglant est toujours nimbé d’incertitudes. Alors que le nordiste John Ruth (Kurt Russell) accuse l’ancien membre d’une milice sudiste (Walton Goggins) d’avoir massacré femmes et enfants, ce dernier s’offusque et évoque la propagande mensongère de Washington. Il répond par le récit de l’incendie provoqué par le « héros » nordiste Warren (Samuel L. Jackson, impérial) dans lequel ont péri les soldats des deux camps, face obscure et extrémiste de celui qui était perçu jusqu’alors comme un exemple à suivre, reconnu comme un pair par Abraham Lincoln. Dans ce monde de faux semblants, comment ramener la paix sociale ?
Tarantino répond en introduisant une figure de bouc émissaire, avec toute l’ambivalence que cela induit car on ne saura jamais exactement quel a été son crime. Il n’est pas innocent que le générique de début se fasse sur un long travelling descendant d’un Christ tandis que le film se clôt sur un mouvement ascendant inverse vers la victime du sacrifice ; on laisse alors les personnages survivants à évoquer un idéal d’harmonie et de fraternité très lointain, aux antipodes du bain de sang auquel nous venons d’assister. « Il n’y en a pas beaucoup qui reviendront à la maison » chante Roy Orbison en guise de conclusion mélancolique, comme un constat d’échec. Pour les salopards, pas de salut ni de rédemption possibles.
Moins ébouriffante que par le passé, l’écriture de Tarantino se montre cependant toute aussi brillante dans un système répétitif qui remet sans cesse en question l’identité des personnages et la véracité de leurs affirmations. Par rapport à Django Unchained, Les Huit Salopards montre l’inefficacité de la justice par la loi. Pour les salopards éponymes du métrage, ruser par rapport aux restreintes imposées par le droit est un art dans lequel ils sont passés maîtres. Afin de tuer, on s’arrange pour provoquer une situation de légitime défense ou on opère discrètement par l’intermédiaire d’un poison qui fait prendre au film des allures de roman à énigme à la Agatha Christie.
L'entente semble d’autant plus difficile à atteindre entre les personnages des Huit Salopards que le passé sanglant est toujours nimbé d’incertitudes. Alors que le nordiste John Ruth (Kurt Russell) accuse l’ancien membre d’une milice sudiste (Walton Goggins) d’avoir massacré femmes et enfants, ce dernier s’offusque et évoque la propagande mensongère de Washington. Il répond par le récit de l’incendie provoqué par le « héros » nordiste Warren (Samuel L. Jackson, impérial) dans lequel ont péri les soldats des deux camps, face obscure et extrémiste de celui qui était perçu jusqu’alors comme un exemple à suivre, reconnu comme un pair par Abraham Lincoln. Dans ce monde de faux semblants, comment ramener la paix sociale ?
Tarantino répond en introduisant une figure de bouc émissaire, avec toute l’ambivalence que cela induit car on ne saura jamais exactement quel a été son crime. Il n’est pas innocent que le générique de début se fasse sur un long travelling descendant d’un Christ tandis que le film se clôt sur un mouvement ascendant inverse vers la victime du sacrifice ; on laisse alors les personnages survivants à évoquer un idéal d’harmonie et de fraternité très lointain, aux antipodes du bain de sang auquel nous venons d’assister. « Il n’y en a pas beaucoup qui reviendront à la maison » chante Roy Orbison en guise de conclusion mélancolique, comme un constat d’échec. Pour les salopards, pas de salut ni de rédemption possibles.
14/01/2016
08/01/2016
2015 en 10 films
10 / Le fils de Saul
Pour son premier long métrage, le hongrois Lazslo Nemes a relevé le pari
risqué d’une immersion dans l’horreur d’Auschwitz. Le résultat est à la hauteur
de cet ambitieux projet. D’une maîtrise formelle impressionnante, Le Fils de Saul donne à réfléchir sur ce
que peut être la résistance à la déshumanisation des camps d’extermination, au
niveau collectif et individuel.
9/ Foxcatcher
Inspiré d’un fait divers qui a marqué la fin des années Reagan, le film de
Bennett Miller dépasse la simple reconstitution pour devenir une fable
d’essence américaine. Le pouvoir de l’argent et la course au succès ont
rarement trouvé une illustration plus terrifiante que dans ce thriller
psychologique. Miller sait poser une ambiance inquiétante, à la lisière du fantastique,
et dirige de main de maître Channing Tatum, Steve Carrell et Mark Ruffalo, tous
les trois extraordinaires.
8/ L’homme irrationnel
Très bon cru cette année pour Woody Allen, qui a su livrer une nouvelle
fois une relecture réjouissante de Crime
et Châtiment qui avait déjà nourri Crimes
et Délits et Match Point. Pour
cette dernière variation à la noirceur délicieuse le cinéaste new-yorkais
alterne avec maestria comédie et drame. Le charme irrésistible de Joaquin
Phoenix et Emma Stone achèvent de faire de L’homme
irrationnel un des opus les plus aboutis de son prolifique auteur.
7/ Les chansons que mes frères m’ont apprises
La sino-américaine Chloe Zhao donne tout son sens au concept de cinéma
indépendant américain en nous proposant une plongée dans une réserve
amérindienne. A travers le récit de la vie au jour le jour d’un frère et d’une
sœur, cette fiction documentaire et politique illustre la situation dramatique
dans laquelle se trouvent les natifs américains tout en nous présentant aussi
quelques sublimes lueurs d’espoir. Passé un peu inaperçu lors de sa
sortie, toujours sans distributeur aux
Etats-Unis, Les Chansons que mes frères
m’ont apprises est un film à découvrir d’urgence.
6/ Mustang
Le film de Deniz Gamze Ergüven a séduit aussi bien la critique que le
public, engrangeant 450 000 entrées. Et en effet difficile de ne pas être
touché par l’histoire de ces jeunes beautés turques qui se voient privées de
leur liberté par une société patriarcale et conservatrice. Si certaines scènes
évoquent la mélancolie de Virgin Suicides,
c’est bien l’énergie de Bande de filles
qui habite plutôt ce magnifique film engagé.
5 / Taxi Téhéran
Comment continuer à être un artiste malgré la censure de son pays ? C’est
la question que doit se poser au quotidien l’iranien Jafar Panahi, interdit de
réaliser ou de quitter son pays depuis 2010, et à laquelle il a répondu de
façon éclatante avec Taxi Téhéran
cette année. Se faisant passer pour un chauffeur de taxi, le cinéaste s’est mis
en scène et a tourné clandestinement une œuvre hybride et ludique où
documentaire et fiction sont entremêlés. On ne peut rêver plus beau pied de nez
aux autorités iraniennes que ce film brûlot qui fait se côtoyer harmonieusement
gravité et burlesque.
4/ Star Wars : le Réveil de la Force
C’est peu dire que la suite des aventures de Luke Skywalker, Han Solo et
Leia était attendue par une génération de fans qui en avaient rêvé depuis leur
enfance. Au final, J. J. Abrams a livré un blockbuster qui ne révolutionne pas
la saga créée par George Lucas mais dont la forme est quasiment irréprochable.
On est conquis par une galerie de nouveaux personnages tous bien dessinés,
qu’on est impatients de retrouver dans les futurs épisodes.
3/ Notre petite soeur
Après Still Walking, I Wish : nos vœux secrets et Tel père, tel fils, Hirokazu Kore-eda
signe une nouvelle fois un « feel good movie » d’une beauté
bouleversante. Le regard profondément bienveillant du cinéaste japonais sur ses
personnages, sa mise en scène précise et délicate font des merveilles dans un
métrage à la douceur rare et précieuse. Ce n’est qu’à regrets, les larmes aux
yeux, que l’on quitte la communauté attachante de femmes dont on a partagé le
quotidien enchanté dans Notre petite sœur.
2/ Vice-Versa
Depuis leurs débuts, les studios Pixar se sont distingués par leur capacité
extraordinaire à nous émouvoir. Rien d’étonnant donc à ce que leur dernier né
soit l’expérience de cinéma vécue le plus intensément cette année. On ressort
de cette catharsis complètement vidés, mais surtout admiratifs face à la
puissance d’imagination de Pete Docter et ses scénaristes qui ont transformé
brillamment le cerveau d’une adolescente en territoire d’aventures
spectaculaires.
1/ Les Mille et Une Nuits
Comment faire suite au splendide Tabou, sacré meilleur film de 2012 sur
ce blog ? Le Portugais Miguel Gomes n’a proposé rien de moins qu’une fresque à
l’échelle nationale. Il est facile de se perdre dans les trois volets touffus
de ces Mille et Une Nuits, le
cinéaste laissant au spectateur le travail d’établir le lien entre les
différents épisodes réalistes ou fantasmagoriques qui composent son œuvre. Fort
heureusement Gomes est un raconteur et un créateur de formes hors pair, ce qui
rend son film somme l’objet de cinéma le plus passionnant de l’année.
27/12/2015
Star Wars - Le Réveil de la Force : la Force est puissante chez J.J. Abrams
4 / 5
Alors que l’auteur de ces lignes peut regretter la
panne d’idées originales dans le cinéma hollywoodien à grand spectacle, son
honnêteté intellectuelle l’oblige à avouer qu’il trépignait d’impatience
quelques semaines avant la sortie du nouveau Star Wars. Sans doute parce qu’il caressait l’espoir de ressentir
le même émerveillement enfantin qu’à la découverte d’Un nouvel espoir, de L’empire
contre-attaque et du Retour du Jedi.
Des années plus tard, la prélogie, vue au cinéma pourtant, avait été une toute autre
histoire. Il y avait bien des scènes d’action grandioses, mais l’humour souvent
désolant, les dialogues peu inspirés sinon ridicules et la fadeur des personnages gâchaient le
spectacle. Tandis que le sens de l’aventure faisait le sel de la trilogie originale,
les “prequels” paraissaient une longue explication des origines pas
nécessairement désagréable mais dispensable. Après cette déception, pourquoi
s’enthousiasmer à nouveau ? D’abord, la présence de J.J. Abrams à la tête du
projet inspirait la confiance ; son “reboot” de Star Trek avait prouvé qu’il était capable de mener des aventures
intergalactiques comme il se doit. Et puis, c’était au moins l’occasion de
retrouver Luke, Leia, Han et toute une bande de personnages qui avait peuplé
des rêves d’enfants. Nostalgie, quand tu nous tiens…
Pour les retrouvailles avec les héros iconiques de
la trilogie originale, il faudra cependant attendre. Le texte introductif nous
apprend que Luke Skywalker a disparu, et est recherché par la Rébellion et le
Premier Ordre, formé sur les restes du défunt Empire. Le plan conduisant à lui
est confié au droïde BB8 après une attaque qui évoque fortement la séquence
d’ouverture d’ Un Nouvel Espoir.
Ajoutons que le petit robot présente beaucoup de similitudes avec R2D2 et que
la planète désertique sur laquelle il se retrouve abandonné a des allures de
Tatoïne, et on pointe vite ce qui peut constituer le défaut principal du film,
l’effet de redite par rapport aux épisodes précédents. J.J. Abrahams et ses
scénaristes ne s’en cachent pas, assument la référence jusqu’à la planète
Starkiller, réplique puissance 10 de l’Etoile de la Mort du film de George
Lucas. Fallait-il en passer par là pour retrouver l’esprit de Star Wars ? En tous cas la réussite du
film tient à dépasser cet écueil pour
s’imposer comme le digne successeur des épisodes 4, 5 et 6.
La séduction de Star Wars : le Réveil de la force s’opère en premier lieu par son
esthétique. L’abandon des fonds verts pour les décors réels et la prédilection
pour les effets physiques des cascades, maquillages et automates donnent au
film une chair et une texture qui manquaient cruellement aux épisodes 1, 2 et
3. La mise en scène dynamique d’Abrams fait des merveilles dans les scènes
d’action percutantes, qu’il s’agisse de poursuites de vaisseaux ou de duels au
sabre laser. Mais si ces scènes sont le clou du spectacle, c’est bien
l’ensemble du film qui est habité par une énergie faisant filer ses deux heures
quinze à une vitesse éblouissante. Le récit rondement mené, aux enjeux simples
mais efficaces, est agrémenté de dialogues à la vivacité réjouissante qui
doivent sans doute beaucoup au retour de Lawrence Kasdan au scénario après L’empire contre-attaque et Le retour du Jedi. On retrouve le même
dosage miraculeux de légèreté et de gravité que dans ces épisodes, pour aboutir
une nouvelle fois au cinéma de divertissement à son meilleur.
Et les personnages tant aimés, que sont-ils devenus ? Ne sont-ils plus
que l’ombre d’eux-mêmes ? Chaque réapparition est à la fois attendue et
redoutée, mais suivie d’un soupir de soulagement. Oui, ils sont bien tous là,
trente ans plus tard, à la fois fidèles au souvenir qu’on avait d’eux et
changés par le temps qui a passé. La nouvelle génération se montre quant à elle largement à la hauteur. Oscar Isaac apporte son
charisme au pilote Poe Dameron en quelques scènes, John Boyega est attachant en
apprenti héros. La ressemblance entre Darth Vader et Kylo Ren pouvait faire
craindre un antagoniste écrasé par son prédécesseur, mais le personnage gagne
en complexité au fil du film pour devenir un des « méchants » les
plus réussis de ces dernières années. Et
la lumineuse Rey, personnage central au même titre que l’a été Luke Skywalker,
confirme après la Furiosa de Mad
Max : Fury Road que les personnages féminins peuvent avoir un bel
avenir dans les « blockbusters » si on leur en laisse la possibilité.
La qualité première de Star Wars :
le Réveil de la force est d’introduire admirablement ces nouveaux
personnages qu’on est prêts à suivre des heures durant, passionnés par leurs
destins.
L’intérêt pour Star Wars est donc relancé de très belle façon, et c’est confiant que l’on attend le prochain volet qui devrait répondre aux questions laissées en suspens à la fin de cet opus. Néanmoins espérons que ce nouveau souffle résiste à l’exploitation intensive de la franchise à laquelle Disney nous prépare. Entre Rogue One : A Star Wars Story dont la sortie est prévue fin 2016 et un projet en développement sur la jeunesse de Han Solo, le géant américain devrait prendre garde à ne pas provoquer un effet de lassitude comparable à celui des productions Marvel Studios. Au risque que les premières notes du thème introductif de John Williams ne suscitent plus aucune excitation.
Inscription à :
Articles (Atom)











