George Miller
et son jury ont choisi de ne pas distinguer Toni
Erdmann au dernier festival de Cannes. Le film de l’allemande Maren Ade
n’est pas reparti les mains vides pour autant puisqu’il s’il s’est vu décerné
le prix de la critique internationale. Cette distinction reflète bien l’état de
ravissement dans lequel elle a laissé son public sur la Croisette, allant des
éclats de rire aux applaudissements en pleine projection. Et il est
effectivement difficile de résister au charme de ce métrage qui fait souffler
un véritable vent de fraîcheur dans le cinéma d’auteur.
Le premier
atout du film, c’est le personnage de Winfried. Campé par un Peter Simonischeck
irrésistible, cet allemand sexagénaire prône une liberté d’expression qui
s’embarrasse peu de concepts tels que la bienséance et le politiquement
correct. S’il s’affranchit des règles, c’est par l’intermédiaire de son alter
ego Toni Erdmann, hilarant bouffon vulgaire. L’excellente idée du film est de
faire se rencontrer ce pendant burlesque avec le monde codifié et impitoyable
des affaires internationales où travaille la très sérieuse fille de Winfried,
Ines (Sandra Hüller).
Il est bien sûr
réjouissant de voir l’intrus poil à gratter dire leurs quatre vérités aux
représentants du capitalisme à outrance, de les parodier en se faisant l’avocat
du diable. Mais l’originalité et la force du film de Maren Ade viennent de sa
capacité à faire naître l’émotion derrière la satire. La réalisatrice/scénariste
alterne moments comiques et dramatiques, et l’absence de toute musique
dramatisante permet de basculer imperceptiblement d’un registre à l’autre, voire de les mêler. L’interprétation
habitée d’une chanson de Whitney Houston est à ce titre un des sommets du film,
à la fois bouleversant et grotesque par son caractère excessif, et Sandra
Hüller porte admirablement cette ambiguïté.
La durée
conséquente de Toni Erdmann est
essentielle au portrait d’un très beau duo père-fille qui nous devient de plus
en plus attachant au fur et à mesure qu’on les voit chacun évoluer de leur côté.
D’une construction magistrale, le scénario alterne les points de vue de ses
deux protagonistes afin de raconter avec toutes les nuances possibles leurs
deux évolutions psychologiques. L’enjeu du récit est certes dans un premier
temps de faire sortir Ines de sa logique de contrôle, mais l’inconséquence des
jeux mis en place par Winfried possède sa part de violence et n’est pas sans
dommages collatéraux. Le lâcher prise proposé en guise de résolution, d’une
liberté euphorique, est de ce point de vue d’autant plus convaincant qu’il
n’est pas prémédité et advient par accident. Avec Toni Erdmann Maren Ade nous encourage donc à jouer et à ne pas nous
prendre trop au sérieux, mais au final surtout à la spontanéité.