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Avec Shame, Steve McQueen poursuit l'exploration des tourments du corps commencée dans son précédent film, Hunger : le film donnait à voir le calvaire quotidien vécu par les membres de l'IRA emprisonnés à Glasgow au début des années 80 avant de se resserrer sur le personnage de Bobby Sands, premier mort d'une grève de la faim décidée par les prisonniers pour revendiquer un statut politique. D'une invention et d'une puissance visuelle époustouflantes, Hunger était aussi une ode à la force de l'esprit sur un corps se dégradant peu à peu jusqu'à la mort. Michael Fassbender s'effaçait magnifiquement devant la figure historique qu'il incarnait, et pas seulement en revivant son martyr physique : à l'occasion d'une scène impressionnante de discussion en longs plans fixes, l'épure cinématographique de l'absence de coupes laissait libre champ à une identification intense de l'acteur au cheminement de la pensée de Bobby Sands. Tandis que Hunger s'offrait comme un récit où la volonté dominait un corps rebelle faillible, Shame inverse ce système en établissant la soumission de son antihéros aux besoins insatiables d'un corps prison.
Accro au sexe, Brandon nous est d'office présenté dans son plus simple appareil et dans les détails les plus sordides de son intimité quotidienne : son pénis sur lequel se resserre progressivement le cadre dans un montage de scènes répétitives s'impose comme le centre d'une vie sexuelle dissolue. Rien n'est épargné au spectateur, et bien que le plan où l'on voit Brandon uriner de dos soit suivi d'une fermeture de porte, le découpage passe outre cette barrière de l'espace privé pour nous dévoiler le personnage se masturbant sous la douche. Drogué en manque, le "yuppie" séduisant fait appel à des prostituées ou écrase du regard indécent de son désir une femme dans le métro : Steve McQueen crée alors habilement une tension malsaine, les sourires de l'objet du désir flatté laissant place à une frayeur face à l'insistance de l'inconnu qui la prend bientôt en chasse. Dans ces séquences d'ouverture dérangeantes, la mise en scène distanciée et gracieuse et le jeu détaché de Fassbender rappellent le vernis décrit par Bret Easton Ellis dans American Psycho, dissimulant les psychoses les plus noires. Hélas, le même reproche peut être adressé aux deux oeuvres, celui d'être brillant sur la forme mais de manquer singulièrement de fond.
Si l'addiction au sexe de Brandon est documentée comme il se doit, le film se refuse à explorer les raisons de cette dernière qui ne sont qu'évoquées à demi-mot : on comprend que le désastre des vies sentimentales du héros et de sa sœur qui fait irruption chez lui sont liées, mais cette piste n'est jamais explorée. Le refus de Steve McQueen de donner les clefs de la psyché de son personnage et la présence concrète à l'écran de ses tourments sexuels font de Shame une expérience cinématographique peu confortable, où le spectateur se retrouve dans une position de voyeur. Une partie fine à trois où le montage esthétise, déconstruit les corps dans une lumière chaude sur le thème musical tragique récurrent dans le film s'offre alors comme une variation artistiquement valable de la brutalité pornographique. Le rapport de voyeurisme est fortifié par l'échec du film lorsqu'il s'efforce de faire pointer l'émotion, de manière caricaturale et peu convaincante, comme lors de l'interminable version de New York, New York chantée par la sœur de Brandon. La beauté esthétique de Shame, ainsi que le dévouement corps et âme du toujours sensationnel Michael Fassbender, sont les éléments auxquels le spectateur se raccrochera pour tenir bon face à un calvaire trop intime pour le grand écran.












