En ce début d'année, j'inaugure cette rubrique qui permettra à d'autres de donner leur avis (conforme ou contraire au moins sur des films). Parce que mon avis reste avant tout personnel et que le votre m'intéresse, donc encore une fois laissez des commentaires ! Pour commencer, réactions sur certains films sortis récemment en salle et sur l'année cinématographique 2011, marquée pour tous les interviewés (que je remercie de leur participation) par un film qui ne figure pas dans mon top 10, mais dont on parle beaucoup...
12/01/2012
10/01/2012
Une vie meilleure : société en crise, cinéma revigoré
4 / 5
Le succès d' Intouchables en fin d'année dernière, en dehors de la justesse de son ton et de ses acteurs attachants, tenait à ce qu'il proposait une utopie sociale chaleureuse dans la situation actuelle de marasme économique. Une vie meilleure, autre film populaire, choisit quant à lui d'être le reflet de la crise qui touche actuellement la France. Entre recherche compliquée d'un emploi, problèmes de crédit et de logement, le film de Cédric Kahn met enfin au devant de la scène une situation trop souvent occultée par le cinéma national.
Cuisinier passionné, Yann cherche à quitter la cantine scolaire où il travaille pour un poste plus prestigieux : le premier plan le suit alors qu'il se fait raccompagner en dehors d'un restaurant après un énième entretien d'embauche infructueux. Il y fait cependant la rencontre de Nadia autour d'une cigarette, qui l'encourage à persévérer. Yann propose à la jeune femme de la retrouver à la fin de son service et cette dernière accepte. Gros plan sur le visage de l'homme qui sourit ensuite dans le métro alors qu'apparait la promesse du titre du film. La vie meilleure envisagée, c'est un avenir à deux pour être plus fort face aux difficultés; et réaliser le rêve fou de l'ouverture d'un restaurant imaginé à partir d'une maison à l'abandon, trouvée comme par enchantement au bord d'un lac lors d'une escapade ensoleillée dans la nature. Mais que devient ce rêve fragile lorsqu'il se heurte au réel ? Le constat amer que propose le film est celui d'une spirale infernale dans laquelle sont piégés Yann et Nadia pour avoir osé aspirer à trop grand pour leurs moyens. La réelle inquiétude qu'on ressent quant au sort des personnages tient alors à ce que les problèmes qu'ils rencontrent renvoient à une réalité sociale familière où les "happy end" de fiction sont peu fréquents.
N'allez pas penser pour autant que le film de Cédric Kahn tombe dans un misérabilisme pesant. Car il est habité d'une énergie de tous les instants, celle de Yann décidé à s'en sortir coute que coute, interprété par un Guillaume Canet plus que convaincant en laissé-pour-compte. Dans la relation qui se noue entre lui et le fils de Nadia, Une vie meilleure trouve une beauté simple qui évoque le néoréalisme italien du Voleur de bicyclette, oscillant entre désespoir et instants de joie : les difficultés affrontées au quotidien n'empêchent pas ainsi l'irruption d'un moment de pur bonheur lors d'une partie de pêche euphorique. Sans afféteries de mise en scène, Une vie meilleure parvient à créer l'émotion en adoptant avec simplicité le point de vue de ses antihéros ordinaires et familiers. Grand film populaire sans être démagogique, il inaugure avec bonheur une nouvelle année pour le cinéma français, que l'on souhaite aussi efficacement inscrite dans la société contemporaine.
07/01/2012
Les chants de Mandrin : l'esprit de la liberté
3,5 / 5
Dans la note d'intention des Chants de Mandrin, son réalisateur Rabah Ameur-Zaimeche se revendique d'un esprit libre, "en bordure du champ politique", salué par le prix Jean Vigo reçu par le film l'année dernière. L'auteur ambitieux se présente à la recherche d' "un espace séparé, une utopie poétique où l'art déploie sa pleine puissance de figuration et de pensée". Le résultat de cette démarche est un film curieux, inégal, mais qui livre certains moments assez fascinants pour que l'entreprise soit considérée comme finalement réussie.
Production indépendante, Les chants de Mandrin est un film d'époque qui refuse l'attrait romanesque propre au genre. D'abord, son récit à la narration lâche présente peu d'enjeu dramatique mais s'avère plutôt une chronique quotidienne de la vie errante des compagnons de feu Mandrin, contrebandier précurseur des révolutionnaires dans la France du milieu du 18ème siècle. Ensuite, le film refuse l'ampleur spectaculaire, puisque même les quelques échanges de coup de feu avec les militaires sont filmés en plans serrés, dans un découpage minimaliste. Face à cette promesse de divertissement historique frustrée, on peut comprendre les réactions outrées de certains spectateurs. D'autant plus que le réalisme du film semble souvent rentrer en conflit avec le langage daté de l'époque et un jeu d'acteur parfois discutable (Ameur-Zaimeche qui incarne un des premiers rôles en tête). Il est d'ailleurs significatif que le film soit le plus convaincant dans des scènes non dialoguées, des moments de pause où il parvient à atteindre une étrange beauté : ainsi la visite de l'imprimerie est l'occasion d'une séquence où les personnages se détachant dans l'obscurité sont comme hors du temps, où se concrétise l'espace poétique recherché par Ameur-Zaimeche. Cette poésie peut aussi provenir de présences singulières, telles celle d'un géant ou d'une femme silencieuse parmi les contrebandiers.
Mais avant tout, Les chants de Mandrin prend sa valeur esthétique et son sens dans ses scènes musicales : un morceau de flûte joué par un des contrebandiers alors que des soins sont donnés à un déserteur mourant sublime ainsi l'action du chef apprenti médecin et instaure en même temps un espace intime, en marge de la société, où se trouve le groupe rebelle. Plus tard, sur les accords d'un instrument d'époque, la grandeur du groupe se dévoile : le mystère qui plane autour de cette communauté dont on n'apprendra en définitive pas grand chose, c'est celui des légendes, silhouettes noires désincarnées et intemporelles défilant sur un ciel bleu se faisant la voix d'un peuple révolté soumis à une autorité arbitraire. Enfin, lors d'un final sublime et envoûtant où un chant funèbre en hommage à Mandrin se transforme en danse endiablée, Rameur-Zaimeche parvient à transmettre la belle idée d'un art à la fois noble et populaire. Ces scènes procurent un enthousiasme qui prévaut aisément sur les quelques réserves que peut susciter ce cinéma libre et indépendant.
05/01/2012
Take shelter : les angoisses de l' Amérique
4 / 5
2011 a été marqué en autres par Melancholia, film d'art et essai qui prouvait que les récits de fin de monde n'étaient plus l'apanage des "blockbusters" américains (Le jour d'après, 2012). 2012 confirme la tendance avec Take Shelter, film américain indépendant réalisé par le jeune Jeff Nichols. Mais alors que le film opératique de von Trier prenait la dimension cosmique d'une planète qui entre en collision avec la terre sur la musique de Wagner, le film de Nichols se déroule à l' échelle plus intime et réaliste d'une famille américaine ouvrière de l'Ohio.
Un homme est seul face à une tornade qui assombrit le ciel, puis à une pluie diluvienne qui tombe sur sa main en gouttes jaunes et épaisses : alors que l'on retrouve le même homme s'éveillant sous la douche, on comprend qu'il s'agit d'un cauchemar, comme les images ouvrant Melancholia pouvaient être perçues comme les visions de Justine. Entre Justine et Curtis, la comparaison s'arrête cependant là : là où le visage de Kirsten Dunst était celui d'une beauté triste et éthérée dans la lignée de l'iconographie romantique, Michael Shannon offre des traits rugueux et peu gracieux et semble tout droit sorti d'un film expressioniste. Autour de la présence tellurique et de l'étrangeté de cet acteur hors du commun, le film tisse habilement dans un premier temps un récit qui alterne entre scènes réalistes de la vie au quotidien dans l'Amérique simple du "Midwest" et visions cauchemardesques. Mais plus que dans une fin du monde horrifique, le drame prend vite racine dans l'angoisse irrationnelle qu'elle provoque chez Curtis, qui met en danger l'équilibre de sa famille.
Car contrairement à Justine, Curtis ne se résout pas à accepter la fin du monde. Pour se mettre lui et sa famille à l'abri ("to take shelter"), la solution est de s'isoler pour se protéger des menaces extérieures potentielles, catastrophe naturelle mais aussi chien et collègue. Mais alors que Curtis est pris dans cette logique paranoïaque, il devient l'incarnation du chaos qu'il redoute lors d'une scène d'éclat public où il est pareil à un prédicateur halluciné. Avec cette figure de père protecteur devenu fou, Nichols décrit une Amérique dont la gloire est passée et qui est à présent minée par ses angoisses : Curtis et sa femme doivent surveiller au plus près les dépenses du foyer et alors que son frère lui rend visite, il fait une rapide allusion à la crise économique. La fin du monde qui se profile est donc le reflet d'une crise bien réelle et présente. Le seul refuge face à ses angoisses, semble nous dire le réalisateur, se trouve dans la cellule familiale : Jessica Chastain, formidable en compagne inquiète mais battante, incarne avec douceur et détermination la fondation d'un foyer fragilisé par l'isolement progressif de son mari. Étude intime et subtile d'une folie, Take shelter s'offre aussi comme un miroir convaincant des angoisses du monde contemporain, proposant un climax final tendu et efficace ainsi que l'épilogue le plus ambigu depuis la fin d' Inception.
31/12/2011
Ten movies to midnight
En cette fin d'année je vous propose le décompte des 10 films qui ont marqué pour moi 2011. Ce classement est bien entendu totalement subjectif donc ne vous offusquez pas trop de l'absence de certains films que vous avez adorés au profit d'autres que vous avez détesté. Cependant je vous encourage vivement à me faire part de vos commentaires (courtois, cela va sans dire) ou de vos classements personnels (ou film préféré de l'année, en argumentant si possible).
10/ Les aventures de Tintin : le secret de la Licorne
Après les retrouvailles ratées avec Indiana Jones, Spielberg s'est racheté en nous proposant le film le plus divertissant de cette année. Une aventure au rythme endiablé qui laisse à bout de souffle, sublimée par la beauté esthétique du procédé de "performance capture" et les libertés de mise en scène qu'il permet. La séquence de l'abordage surréaliste du bateau, avec ses transitions visuelles multiples et étourdissantes tissant un lien entre l'action au passé et son récit passionné au présent, est l'expression ultime de la fluidité d'un film en mouvement constant dans lequel on embarque émerveillé.
9/ La guerre est déclarée
Un film qui se déroule en grande partie dans un hôpital et qui parvient à ne jamais verser dans le pathos, c'est l'exploit qu'a réussi à réaliser Valérie Donzelli. De l'épreuve qu'elle a affrontée avec son ancien compagnon Jérémie Elkaïm, la réalisatrice a tiré le film un des films les plus euphorisants de l'année. Traversé par le souffle de vie de la mise en scène débridée et inventive de Donzelli, La guerre est déclarée est un beau film de survie qui change des agonies hospitalières lentes et pesantes, dont Toutes nos envies était cette année un des malheureux représentants. C'est aussi la plus belle histoire de couple de l'année, comme en témoignent la merveilleuse séquence d'ouverture de bonheur à deux, entre couse effrénée dans Paris et baisers échangés à l'arrêt, ou le moment poétique d'une chanson en duo qui abolit les distances pour mettre les visages des amoureux côte à côte.
8/ We need to talk about Kevin
Un nom : Tilda Swinton. Dans ce film de Lynne Ramsay, L'actrice anglaise livre la performance de l'année en incarnant une mère qui porte le fardeau d'un enfant monstrueux et de l'acte irréparable qu'il a commis. Autour de sa superbe interprétation toute en retenue, le film construit une tension efficace, oscillant entre un quotidien devenu oppressant et une inquiétude croissante dans des flashbacks où le comportement de l'enfant devient de plus en plus agressif. Le style expressionniste de Lynne Ramsay convient parfaitement à ce récit horrifique, produisant des images sensationnelles telles le travelling avant sur une pupille dans laquelle se reflète une cible ou un salut final de Kevin glaçant. Quant aux litchis, personne ne les verra plus du même œil.
7/ A dangerous method
Certains diront qu'il ne s'agit pas du film le plus marquant de Cronenberg. Mais c'est ne pas tenir compte de sa mise en scène magistrale au service d'un sujet qui n'appelait pas à l'extravagance débridée. C'est aussi passer sous silence son charme indéniable, le romantisme paisible et envoûtant de moments de cinéma d'une belle simplicité, tels que le couple de Jung et Spielrein voguant enlacés sur un lac ou leur échange qui clôt le film, solaire et mélancolique. Et c'est oublier une prestation bluffante de ses trois acteurs principaux, Michael Fassbender en tête, aussi convaincant en intellectuel du début du siècle qu'en accro au sexe (Shame) ou qu'en mutant super-puissant et torturé (X-men : le commencement). Plus que Ryan Gosling, c'est lui l'acteur de l'année.
6/ L' Apollonide - souvenirs de la maison close
Combinant récit naturaliste de la vie des prostituées dans une maison close et envolées baroques, au bord du rêve, l'ambitieux film de Bertrand Bonello réussit miraculeusement sur les deux plans. La multitude de personnages (tous incarnés par des acteurs et actrices excellents) lui confère une épaisseur romanesque rare, au service d'une réflexion complexe sur le désir et les fantasmes. Quasi huis clos, le film trouve une respiration salutaire dans une magnifique partie de campagne ensoleillée : là les filles objets reprennent vie, rient et s'amusent. L'échange joué alors par Céline Sallette avec le client dont le visage est dessiné sur sa cuisse est un des instants les plus gais de l'année. Un moment de grâce sauvé de la tragédie.
5/ The tree of life
Le film le plus étourdissant de l'année, flux d'images extraordinaires moins dicté par une narration que par une logique mystérieuse, à la recherche d'un langage poétique. L'entreprise de Malick ne réussit pas à tous les coups, et certains ratés restent en mémoire (dont la découverte de la compassion par un dinosaure, le discours en voix off un peu naïf par moments). Cependant ces quelques faux pas sont largement rattrapés par des instants en apesanteur, magiques, de la naissance lumineuse et émerveillée d'un premier enfant au rassemblement final onirique de tous les personnages au bord d'une plage. Objet filmique non identifié, la palme d'or 2011 est tout simplement du grand cinéma.
4/ Habemus papam
On attendait un pamphlet anticlérical, Moretti livre une fable pleine d'humanité sur le pouvoir et les responsabilités qui en découlent. Après un prologue somptueux, le réalisateur italien propose deux films en un : d'un côté la comédie la plus réussie de l'année, avec ces cardinaux assignés à demeure qui doivent tuer le temps, et de l'autre le drame le plus touchant de l'année, avec un pape angoissé qui trouve une échappatoire dans un rêve de jeunesse. Généreux et servi par un Michel Piccoli au sommet et des acteurs attachants, Habemus papam est un grand film qui s'offre comme le miroir d' un monde contemporain en crise, symbolisé par le balcon au rideau rouge devant lequel le pape refuse de se présenter. Mais Moretti parvient à ne jamais verser dans un pessimisme déprimant.
3/ Le gamin au vélo
En cette période de crise économique, qui aurait cru que les frères Dardenne proposeraient leur film le plus solaire ? La relation entre Cyril et Samantha (Thomas Doret et Cécile de France épatants) est la plus belle que le cinéma nous a proposé cette année, une histoire d'amour qui passe par les gestes et les actes et n'a pas besoin d'être expliquée. Sobre et simple, Le gamin au vélo trouve dans sa forme limpide une évidence proche du néoréalisme italien. Il offre la fin la plus émouvante de l'année, parce que les Dardenne choisissent pour la première fois une issue heureuse à ce qui s'annonce comme une scène tragique, le plus bel hommage à l'amour vital qui unit les deux héros du film.
2/ Melancholia
Lars von Trier n'aura donc pas échappé à son goût pour la provocation en tenant un discours douteux lors d'une conférence de presse au festival de Cannes. Dommage car son dernier film mérite tous les éloges et est resté pendant longtemps l'événement cinématographique de cette année 2011. Une œuvre ambitieuse sur le fond puisqu'elle ne raconte pas moins que la fin du monde en deux temps, d'abord par le dérèglement d'un rite social puis à l'échelle intime ; mais aussi sur la forme, passant du baroque kitsch au réalisme brut puis à l'épure sublime. La fin apocalyptique où les personnages solidaires s'isolent sous un abri symbolique en attendant leur inévitable fin dont le grondement croissant et assourdissant laisse ensuite place au silence est la scène la plus impressionnante de l'année.
1/ Il était une fois en Anatolie
Avec ce faux récit policier qui devient errance dans la campagne turque, Nuri Bilge Ceylan signe le film le plus extraordinaire de l'année 2011, à la fois ancré dans le quotidien concret de ses personnages riches et complexes, et nimbé d'une aura métaphysique. On a beaucoup commenté (et parfois moqué) le plan insolite d'une pomme suivie alors qu'elle dévale une pente ou la grâce d'une scène où un groupe d'hommes se fait servir le thé par une apparition angélique, dans une lumière qui évoque Rembrandt. Mais selon moi la scène la plus frappante est celle où Nuri Bilge Ceylan parvient à faire communiquer les âmes de ses personnages, en jouant sur une confusion entre voix off et dialogue inscrit dans le récit. Un moment magnifique qui ne peut se produire qu'au cinéma, où le découpage ouvre sur une essence invisible et mystérieuse.
28/12/2011
A dangerous method : découvrir le sens caché
4,5 / 5
Les aficionados du cinéma de Cronenberg semblent déroutés par A dangerous method : où se trouve donc la patte brûlante du réalisateur canadien, sa fascination pour l'organique et l'étrange, dans ce drame d'époque aux atours académiques ? Le virage esthétique de A history of violence et Les promesses de l'ombre, films épurés où les éclats de violence demeuraient ponctuels, est confirmé dans cette évocation sobre des débuts de Carl Jung, ses relations avec son mentor Sigmund Freud et sa patiente puis collègue Sabina Spielrein. David Cronenberg se serait-il assagi avec l'âge ? Probablement, mais cela n'enlève rien à l'originalité d'un des films les plus beaux de 2011.
Tout d'abord faire de A dangerous method une œuvre impersonnelle revient à ignorer les ponts multiples avec le cinéma passé de Cronenberg : lors des crises d'hystérie de Spielrein, les décrochements de mâchoire déforment le visage lisse de Keira Knightley en font un avatar réaliste des monstres chers au cinéaste (La mouche, Le festin nu, Faux semblants); son goût pour le masochisme n'est pas sans évoquer le sexe violent de Crash ; les visions de Jung extralucide en font un héritier (ou précurseur) de Johnny Smith (Dead Zone). Au-delà de ces allusions visuelles et thématiques, le réalisateur parvient à introduire l'étrangeté par le biais de la mise en scène. Lors de la séance de galvanométrie à laquelle Jung soumet sa femme, le découpage en gros plans sur les éléments individuels de la machine créent une aura mystérieuse autour d'un processus scientifique dont le fonctionnement n'est jamais explicité. Plus tard, un ensemble de cobayes écoute la musique de Wagner et leurs réactions sont méticuleusement étudiées par Spielrein. Que constate la psychiatre chez la femme vers laquelle la caméra se dirige ? Le spectateur n'en saura jamais rien. Que lui reste-t-il alors ? Des plans sur des visages à explorer et déchiffrer, pour percer le sens caché, ce qui est réellement en jeu, la relation entre les personnages au centre du drame. Parsemés dans le film, des cadrages singuliers montrent un personnage parlant avec un autre qui l'observe, l'écoute à l'arrière-plan ou de dos au bord du cadre. Ce que ce partage du cadre installe, c'est l'intimité du rapport de psychanalyse.
L'écueil dans lequel tomberait A dangerous method selon certains est celui du bavardage. S'il est vrai que les dialogues y occupent une place prépondérante par rapport à l'action, c'est que le film traite d'une science qui fait passer la guérison par la parole (le titre de la pièce de Christopher Hampton dont est adaptée le film est The talking cure). Les dialogues y ont toujours lieu entre deux personnages, dans un monde clos et privé qui exclut l'entourage : ainsi lors du premier déjeuner entre Freud et Jung la famille de Freud silencieuse n'est découverte que dans un contrechamp comique alors que Jung discute librement de la sexualité qui sert de fondement à la psychanalyse ; plus tard, leur affrontement verbal final se déroule dans une salle qui se vide peu à peu des collègues qui étaient attablés avec eux. La forme la plus intime du dialogue, celle de la lettre adressée, est alors le moteur récurent de l'intrigue. Dans ces échanges riches et interminables (la première discussion entre Jung et Freud a duré pas moins de treize heures), c'est au spectateur de dénicher les sens multiples, tout comme c'est son rôle de combler les nombreuses ellipses d'une narration qui s'étale sur une dizaine d'années. C'est à lui de déduire le sens d'un recadrage sur la main de Jung alors que sa maîtresse s'agenouille pour le supplier de ne pas mettre fin à leur relation. A ce travail d'investigation exigeant mais passionnant s'ajoute le récit émouvant et tragique de la relation entre Jung et Spielrein, servie par les ré-orchestrations sublimes de Wagner par Howard Shore et un Michael Fassbender encore une fois irréprochable.
24/12/2011
Something for Christmas : Hugo Cabret / Mission : impossible - protocole fantôme
Hugo Cabret : 3,5 / 5
Mission : impossible - protocole fantôme : 3,5 / 5
En cette période de Noël, deux grands films spectaculaires américains se partagent l'affiche, Hugo Cabret et Mission : impossible - protocole fantôme. Si identifier le premier film à un conte de Noël pour enfants est erroné, réduire le deuxième à un film d'action mécanique l'est tout autant. Avec ces deux sorties de fin d'année, Hollywood nous prouve qu'il peut encore produire des films alliant grand spectacle et intelligence, si les projets tombent entre de bonnes mains.
Ici, deux cinéastes qui ont fait leurs preuves sont à la barre, Martin Scorsese et Brad Bird. On ne présente plus le premier, réalisateur iconique des années 70 auteur des magistraux Taxi driver et Raging bull qui a su se renouveler et proposer des films brillants et enfin reconnus dans les années 2000, notamment avec Les infiltrés. Brad Bird est quant à lui issu de Pixar, réalisateur des formidables Indestructibles et Ratatouille (ce dernier reste selon moi le meilleur des dessins animés produits par les studios). Les deux cinéastes s'aventurent avec leurs derniers films sur des terrains nouveaux : Scorsese celui d'un cinéma grand public après une filmographie marquée par la violence, Bird celui du film en prise de vues réelles. Il est alors intéressant de constater ce en quoi les deux films s'inscrivent malgré tout dans la continuité de leurs œuvres passées.
Adapté du roman de Brian Selznick, Hugo Cabret prend pour héros un orphelin qui vit en secret dans une gare tout en s'occupant des horloges du bâtiment, pourchassé par un inspecteur de gare pour ses multiples chapardages. La séquence introductive, brillante course-poursuite qui présente le décor où se déroulera l'intrigue, met l'accent sur l'aspect conte à la Oliver Twist de l'intrigue. Cependant, le héros tapis dans l'ombre évoque aussi une figure plus tragique, celle du fantôme de l'opéra de Gaston Leroux. Il y a quelque chose de triste dans ce héros sérieux avant l'âge, associé au thème musical mélancolique de Howard Shore. Et le film, plus qu'il ne privilégie l'action, se concentre sur un ensemble de personnages brisés par la vie, en tête duquel Georges Méliès. On retrouve alors le caractère tragique du cinéma de Scorsese, qu'il raconte la solitude d'un chauffeur de taxi ou d'ambulance hantés par le passé (Taxi driver et A tombeau ouvert), la déchéance du boxeur Jake Lamotta (Raging bull) ou l'engrenage violent dans lesquels sont pris les membres de la mafia (Les affranchis, Casino, Les infiltrés). Pour reprendre les termes de Hugo Cabret, quelque chose s'est déréglé dans la machine du monde, qu'il faut réparer. [spoiler] Avec pour la première fois chez Scorsese un véritable "happy end", chaque personnage ayant trouvé la place qui lui correspondait pour refaire tourner le monde avec bonheur. Si le film est emprunt d'une nostalgie poignante pour un temps révolu, celui du cinéma bricoleur et magique de Méliès, le retour du cinéaste sur scène est glorieux, miroir inversé du bar minable où Jake Lamotta évoquait dans un numéro de stand-up pathétique ses exploits passés.
Produite par Tom Cruise, la série des Mission : Impossible a vu se succéder des réalisateurs qui ont à chaque fois imprimé le film de leur personnalité : l'original de De Palma était un thriller paranoïaque et hitchcockien fait de faux semblants, le deuxième réalisé par John Woo reprenait les codes de son cinéma d'action (avec lâcher de colombes inclus) et le troisième mélangeait action et sentiments comme dans la série Alias du réalisateur J.J. Abrams. Formellement, Brad Bird apporte à Mission : impossible - protocole fantôme une fluidité des scènes d'action plus proche du découpage de l'animation que du montage rapide de plans serrés qui semble être devenu une mode dans les "blockbusters" contemporains. Le film renvoie aussi à une thématique récurrente dans les films de Bird, celle du travail en équipe : le superhéros pris au piège se faisait secourir par sa famille au grand complet dans Les indestructibles, le dîner final de Ratatouille était préparé par une colonie de rats solidaires. Dans sa version de Mission : impossible, l'union fait donc la force face à une technologie défaillante, "running gag" efficace tout au long du film. Plus que de simples équipes, les groupes sont des familles de substitution pour les agents qui les composent : on peut y perdre un être cher et une mission délicate peut être l'occasion de se retrouver seul avec un coéquipier et évoquer avec compassion son divorce. Combinant humain et grandiose avec bonheur (en particulier dans toute la partie à Dubaï), Mission : impossible - protocole fantôme est sans conteste l'opus le plus réussi de la série, en même temps qu'un des meilleurs divertissements de l'année 2011.
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