24/02/2013

And the winners are...

Le palmarès des Césars 2013 a été pour le moins décevant, le couronnement prévisible d’ Amour de Michael Haneke et de son « grand sujet » allant jusqu’à un grand chelem (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleurs acteurs et meilleur scénario) qui a laissé peu d’espace à ses pauvres concurrents pourtant souvent supérieurs à mon goût. Réjouissons-nous alors que le seul film qui puisse prétendre à une concentration pareille de prix aux Oscars soit le très sympathique « feel good movie » Happiness Therapy ; là où Amour manque cruellement de chaleur humaine et devient éprouvant plus qu’émouvant malgré la présence bouleversante de ses acteurs vieillissants, le long métrage de David O. Russell a l’avantage de regorger d’amour pour ses protagonistes tout en évitant les lieux communs. Sans présager des résultats de la cérémonie, voici mon choix pour les Oscars 2013 en accord avec la présélection des nominés par l’académie (malgré quelques oublis de taille sur lesquels je reviendrai en temps voulu).


Meilleure musique / Meilleurs effets spéciaux / Meilleure photographie




En l’absence étrange parmi les nominés de Ben Zeitlin et Dan Romer qui ont signé pour Les Bêtes du Sud sauvage la bande originale la plus galvanisante et la plus mémorable  de l’année, le prix revient à Mychael Danna qui a su trouvé le contrepoint parfait à l’univers fantastique de L’ Odyssée de Pi. Le film d’Ang Lee, d’une perfection technique et esthétique qui laisse sans voix, mérite aussi largement d’être récompensé pour ses effets spéciaux et sa photographie. Expérience visuelle éblouissante, L’Odyssée de Pi constitue de loin la proposition de cinéma en 3D la plus stimulante à ce jour, l’immersion fonctionnant à merveille lors d’un naufrage spectaculaire, de scènes de confrontations tendues avec un tigre sauvage ou d’incursions psychédéliques dans les rêves et l’inconscient.


Meilleur montage



Si le Golden Globe et le César du meilleur film étranger décernés à Argo me paraissent un peu exagérés, il est indéniable que le montage du film est d’une efficacité redoutable et justifie une récompense. Trois séquences en témoignent de la plus belle façon . La première scène du métrage décrit avec un réalisme bluffant la prise de l’ambassade américaine de Téhéran en mêlant habilement images d’archive et reconstitution cinématographique ; la présentation à la presse du scénario du film dont la préparation est une couverture pour le sauvetage  des diplomates américains est plus tard montée en parallèle de plans sur les diplomates en Iran, et le propos kitsch du film de science-fiction se transforme en discours défendant la liberté et la démocratie :  enfin, le suspense au cœur de la séquence d’évasion finale basée sur un montage parallèle complexe entre poursuivants, poursuivis et acteurs cruciaux du plan aux États-Unis, est à couper le souffle.

Meilleure adaptation


Tony Kushner a réussi avec un talent indéniable à rendre limpides toutes les tensions politiques autour et le processus tortueux qui a abouti au passage du 13ème amendement dans Lincoln, mais le prix du cœur revient au scénario de Happiness Therapy. L’écriture tout en finesse du métrage de David O. Russell  permet de dépasser les clichés de la comédie romantique pour mieux mettre en relief les fêlures  de personnages à la recherche d’un équilibre, d’un bonheur qui leur échappe. En dépit d’une intrigue classique, le film se montre souvent inattendu, nous invitant à la découverte progressive de personnages au comportement imprévisible mais finalement proches de nous. A la fois hilarant et touchant, Happiness Therapy est ce que l’Amérique a produit de plus attachant cette année.

Meilleur scénario original



Les récompenses reçues par Quentin Tarantino pour Django Unchained laissent présager d’une deuxième statuette pour le meilleur scénario original 13 ans après Pulp Fiction. Si le dernier film du réalisateur-scénariste est plutôt bon et traversé par des moments de brillance, on y retrouve cependant à mon goût le manque de discipline irritant qui était déjà présent dans Inglorious Bastards : des dialogues tirés jusqu’à l’épuisement, une caractérisation des personnages un peu sommaire et une durée excessive. La première partie de Django Unchained est ainsi d’une très bonne tenue, pour qu’ensuite le film perde progressivement de son énergie et devienne statique lors d’un dîner interminable où Tarantino nous ressort ses mêmes trucs de scénariste (parmi lesquels le placement de la référence culturelle).  La construction du scénario de Django Unchained est donc tout sauf exemplaire, et on préférera récompenser pour une deuxième fois Mark Boal (déjà oscarisé pour Démineurs) pour Zero Dark Thirty. Après la guerre en Irak le journaliste-scénariste a renoué avec la réalisatrice Kathryn Bigelow pour traiter de la traque d’Oussama ben Laden. Organisant avec une maestria impressionnante les étapes de la poursuite de ben Laden, Boal a construit un récit passionnant et terrifiant qui expose sans concession les méthodes contestables de la CIA mais qui s’offre surtout comme une aventure humaine éprouvante, celle d’une femme qui a consacré dix ans de sa vie à la poursuite du chef d’ Al-Qaida. Multipliant les points de vue en suivant les différents acteurs qui gravitent autour de la protagoniste centrale, Zero Dark Thirty est d’une richesse narrative qui force le respect.

Meilleur acteur dans un second rôle




Dans cette catégorie, il convient de saluer les prestations centrales de Christoph Waltz pour Django Unchained et Philip Seymour Hoffman pour The Master. La logorrhée de Waltz en chasseur de prime intellectuel allemand dans le film de Tarantino est certes prétexte à un verbiage de l’auteur devenu remplissage agaçant, mais l’humanisme ambigu du personnage est finalement incarné à merveille par l’acteur qui nous avait fait trembler dans Inglorious Bastards ;  quant à Hoffman, il est remarquable en figure de gourou complexe, tour à tour charismatique et ridicule, et campe le négatif parfait du personnage principal de The Master. Avec Happiness Therapy, Robert De Niro aura pour sa part trouvé un de ses rôles les plus émouvants, celui d’un père à la fragilité dissimulée qui essaie tant bien que mal de garder un lien avec son fils. Mais l’Oscar du meilleur second rôle masculin revient à l’admirable Tommy Lee Jones en sénateur républicain anti-esclavagiste dans Lincoln : si son temps de présence à l’écran représente peut-être un quart du film, ces quelques scènes suffisent pour en faire la figure la plus marquante du film derrière Lincoln.


Meilleure actrice dans un second rôle



Amy Adams et Sally Field ont toutes deux incarné avec une grande justesse des femmes d’hommes de pouvoir : la façon dont Amy Adams en femme du gourou reprend le contrôle sur son mari influencé par la bestialité  et l’immaturité du héros de The Master est stupéfiante, et le mélange de fragilité émotionnelle et de force de caractère de Mary Lincoln trouve sa cohésion dans l’interprétation de Sally Field. Cependant l’Oscar revient à Anne Hathaway dont la performance est extraordinaire d’intensité dans l’intéressant mais inégal Les misérables. L’actrice y interprète la chanson phare de la comédie musicale (« I dreamed a dream ») pour une efficacité maximale obtenue grâce à un choix de mise en scène d’une simplicité confondante : faire surgir l’émotion dans un gros plan sur l’actrice submergée par le cri de désespoir de Fantine.   


Meilleur acteur


Dans cette catégorie, plusieurs écoles s’opposent : d’un côté, la prestation de « showman » ultime de Hugh Jackman dans Les misérables ; de l’autre, les partitions sobres et réalistes de Bradley Cooper et Denzel Washington ; et enfin, les transformations hallucinantes de Daniel Day-Lewis en Lincoln vieillissant et fatigué et de Joaquin Phoenix en individu inquiétant, homme enfant bestial. La statuette revient à Phoenix, tant le personnage qu’il incarne aura été la figure masculine la plus originale et la plus mémorable du cinéma américain cette année. Baladant sa silhouette d’une maigreur inquiétante, Freddie Quell reste un mystère, un personnage dont on ne saura jamais s’il est fou, innocent ou manipulateur. Phoenix lui confère une animalité et une sauvagerie sidérantes, sa présence même étant la source d’une tension palpable. Le visage grimaçant que l’acteur porte comme un masque tout au long de The Master peut être perçu comme un excès, un cas limite du « method acting », mais son pouvoir expressif est incontestable.



Meilleure actrice


De Quvenzahné Wallis à Emmanuelle Riva, toutes deux formidables, l’académie aura eu le mérite de sélectionner un très large spectre générationnel pour cette catégorie. Bien que la réussite de Zero Dark Thirty tienne pour beaucoup à l’interprétation subtile de Jessica Chastain, c’est Jennifer Lawrence qui mérite les honneurs. Il ne s’agit pas ici de couronner uniquement sa performance dans Happiness Therapy, où elle forme avec Bradley Cooper le couple le plus crédible depuis celui formé par Jim Carey et Kate Winslet dans Eternal Sunshine of a Spotless Mind. Il convient surtout de saluer le talent protéiforme d’une actrice surdouée qui parvient à marquer les esprits aussi bien dans les films indépendants que dans les « blockbusters » :  Jennifer Lawrence incarne avec la même force de conviction la jeune fille chef de famille de Winter’s Bone, la mutante métamorphe de X-Men : le commencement et l’héroïne d’action volontariste de Hunger Games.


Meilleur réalisateur



L’omission de Paul Thomas Anderson dans cette catégorie est à mon sens une injustice inexplicable de la part des membres de l’académie. Certes, The Master est un film déroutant, bien plus que son précédent métrage There Will Be Blood qui avait bénéficié des nominations de meilleur film et meilleur réalisateur en 2008. Il n’empêche que le dernier film d’ Anderson représente un aboutissement formel pour le réalisateur et est de loin le film américain le mieux mis en scène de  l’année. Entre les gros plans sur les visages parmi les plus magnifiques qu’il ait été donné de voir au cinéma et des plans séquence d’une beauté et d’une tension extraordinaires (que l’on pense seulement au travelling qui suit la fuite de Freddie en moto dans le désert), The Master est un pur film de mise en scène. Ce favori étant absent, la statuette reviendra au Lincoln de Spielberg qui nous aura comme à son habitude proposé quelques images marquantes (la scène de bataille inaugurale, le rêve de Lincoln ou le parcours lugubre d’un champ de cadavres).

Meilleur film



Au risque de me répéter pour ceux qui lisent régulièrement mes articles, Les bêtes du Sud sauvage a été l’œuvre cinématographique américaine la plus forte de l’année. Le film le moins cher des Oscars (2 millions de dollars) compense cette économie réduite par une énergie de tous les instants et une ambition démesurée. A la fois hymne au courage d’une communauté de marginaux de la société et divertissement spectaculaire, le premier long métrage de Benh Zeitlin est une aventure artistique qui emporte tout sur son passage.

05/01/2013

2012 en 10 films


En ce début 2013 vient le temps du bilan de l’année 2012 et des Top 10 rituels. Si l’exercice a toujours un côté cruel et induit au sacrifice de très bons films (mentions honorables à Le Policier, De Rouille et d’os, Miss Bala, Moonrise Kingdom et Looper) il permet de mettre en évidence la richesse et de la diversité des films sortis cette année. Contrairement à l’année dernière mon cœur ne s’est pas tourné vers Cannes dont les films récompensés ou sélectionnés cette année ne sont pas présents ici (à l’exception notable du film de Benh Zeitlin), mais il y avait largement de quoi se réjouir dans les salles obscures.



10 / Le Hobbit : un voyage inattendu


 
Malgré une concurrence colossale (Avengers, The Dark Knight Rises) , le film de Peter Jackson reste le blockbuster le plus réjouissant de l’année. Il n’est certes pas aussi maîtrisé formellement que les autres prétendants au titre, mais c’est avec un plaisir intact que l’on replonge dans l’univers extraordinaire de richesse de J.R.R. Tolkien. D’une envergure moindre que Le Seigneur des anneaux, Le Hobbit gagne en humanité en se recentrant sur l’aventure intime d’un héros ordinaire, incarné par le formidable Martin Freeman qui est assurément un des meilleurs choix de casting de l’année.



9/ Les adieux à la reine





Le film de Benoît jacquot a beau appartenir au genre très codifié du film historique en costumes, on est frappé par le refus d’académisme de sa mise en scène. Entre la violence esthétique des zooms utilisés et l’utilisation de la caméra portée, le réalisateur crée une atmosphère de tension constante qui correspond à merveille à l’agitation et la panique qui a pu avoir lieu à Versailles alors que la Révolution arrivait à ses portes. Loin de la reconstitution figée, Les adieux à la reine choisit l’intime du récit d’apprentissage d’une servante qui perd peu à peu ses illusions sur une royauté adorée. Le tout est servi par une distribution sans faille avec au premier rang un trio central d’actrices (Seydoux, Kruger, Ledoyen) sublimées par leur metteur en scène.



8/ Take Shelter




Melancholia avait subjugué l’année dernière avec une fin du monde magnifique à échelle cosmique. Le métrage de Jeff Nichols nous en a offert cette année une version plus ambiguë et réaliste avec un thriller psychologique d’une grande tension habité par des visions apocalyptiques tourmentées. Mais plus que ces hallucinations spectaculaires, le final cloîtré et étouffant du film continue de hanter l’imaginaire un an après. Saluons l’interprétation nuancée du troublant Michael Shannon, mais n’oublions pas pour autant la grâce angélique de Jessica Chastain.



7/ The We and the I




Depuis l’éblouissant Eternal Sunshine of a Spotless Mind Michel Gondry n’était jamais parvenu à convaincre entièrement, que ces projets soient trop personnels (La science des rêves), restent de l’ordre du concept (Soyez sympas rembobinez) ou manquent d’originalité (The Green Hornet). Son retour avec The We and the I constitue la plus belle résurrection artistique de l’année. En se confrontant à un groupe de lycéens du Bronx, le réalisateur sort de son cocon esthétique et livre un film dont l’énergie brute n’ a rien à envier au Shadows de John Cassavetes. Portrait d’un groupe de la génération Y accro aux réseaux sociaux et aux « smartphones », le film dépasse ce simple état des lieux documentaire pour proposer une réflexion très juste sur les rapports conflictuels entre identités individuelles et société. La simplicité du dispositif de huis clos mis en place par Gondry permet d’aboutir à une des expériences de spectateur les plus riches de l’année : on trouve d’abord la bande d’adolescents insupportable avant de se laisser gagner par leur fougue et d’être touchés au final par la mise à jour de la détresse qui sous-tendait ce métrage bouillonnant.



6/ Kill List




Passé un peu inaperçu cet été, le film de l’anglais Ben Wheatley est pourtant un des objets cinématographiques les plus intenses et déroutants de l’année. Traversant les genres, Kill list commence comme un drame social à la Ken Loach avant de virer au polar d’abord tarantinesque puis d’une noirceur terrifiante, et de finir dans l’horreur la plus totale. Descente aux enfers progressive jusqu’aux sources du mal, le métrage de Ben Wheatley est une expérience glaçante et éprouvante dont on ne ressort pas indemne, mais son ambition et sa maîtrise formelle en font un moment incontournable de l’année.



5/ I wish- Nos vœux secrets




Un peu ignoré, considéré par la majorité de la critique comme un film mineur comparé à Nobody Knows et Still Walking, la dernière œuvre du japonais Hirokazu Kore-eda est pourtant son film le plus beau et le plus accessible. D’apparence modeste, le métrage au récit dilaté se contente de suivre le quotidien d’un groupe d’enfants  confrontés à l’insuffisance de leurs parents. La grandeur cachée du film tient au regard tendre et profondément humaniste que pose l’auteur sur le monde ; cette générosité prend toute sa mesure dans une brève séquence bouleversante qui exprime la beauté précieuse des petits détails de notre vie de tous les jours. Subtil poème d’amour à la vie, I wish est le « feel-good movie » de l’année.



4/ Bullhead




Comme les grandes tragédies shakespeariennes,  le premier film du belge Michaël R. Roskam combine à merveille trivial et sublime. Avec Kill List il témoigne que le genre du polar a encore de beaux jours devant lui. Son scénario à tiroirs et sa mise en scène sont d’une maîtrise incontestable mais c’est surtout le personnage de cinéma le plus impressionnant de l’année qui a marqué les esprits. Avec le rôle de Jacky, magnifique bête blessée, Matthias Schoenaerts a trouvé l’occasion de livrer une performance physique époustouflante qui fait de lui l’acteur à suivre ; Jacques Audiard ne s’y est pas trompé en le choisissant pour De rouille et d’os.



3/  Into the Abyss




Le documentaire atypique de Werner Herzog émeut dès sa première séquence où sans qu’on s’y attende un intervenant s’effondre en faisant le récit d’une rencontre avec un écureuil sur un terrain de golf. En s’intéressant à une sordide affaire de triple homicide, le réalisateur allemand interroge avec une simplicité confondante l’essence de l’humanité, la fragilité de la vie. Tirés de seulement cinq heures de rushes, les magnifiques entretiens qui composent le métrage dressent un portrait sans concession du Texas en même temps qu’ils esquissent des personnages inoubliables aux histoires qui dépassent souvent la fiction. Car un des mérites, et non des moindres, de ce film passionnant de bout en bout  est de rappeler que le réel est une formidable source de récits.



2/ Les bêtes du Sud sauvage




Le plaisir ressenti à la vision du premier film de l’américain Benh Zeitlin  tient en grande partie à ce qu’il illustre que cinéma indépendant et grandiose ne sont pas antinomiques. Cet hommage aux habitants du Bayou est traversé par un souffle extraordinaire : un combat quotidien pour la survie, perçu à travers les yeux de la fillette Hushpuppy qui est le plus beau personnage féminin de 2012, devient  une allégorie hyperbolique du domaine du conte de fées. En parvenant à canaliser l’énergie folle et débordante au cœur de son grand récit, Zeitlin fait preuve d’une maturité époustouflante qui en fait la révélation de l’année. Généreux et renversant, Les bêtes du Sud sauvage emporte tout sur son passage et laisse le cœur palpitant.



1/ Tabou



Il suffit de quelques notes d’un sublime morceau au piano composé par Joanna Sà pour que l’envoûtement du métrage de Miguel Gomez commence.  D’ailleurs, le film mériterait sa place dans le classement ne serait-ce que par ce qu’il propose la meilleure bande originale de l’année, entre l’immortel « Be my baby » des Ronettes de Phil Spector (qui apparaît à l’occasion de deux scènes bouleversantes) et d’obscures pépites pop 60’s du même acabit. Mais si ce chef d’œuvre instantané figure en tête de liste, c’est qu’il invente le dispositif formel le plus stimulant de l’année dans sa deuxième partie, la plus belle façon de représenter les souvenirs qu’il m’ait jamais été donné de voir au cinéma. A la fois expérimental et limpide, ludique, Tabou est le miracle cinématographique de 2012, un sortilège artistique dont l’emprise dure bien après sa projection.

28/12/2012

The Hobbit vs L' Odyssée de Pi



En cette période de fêtes deux « blockbusters » américains aux budgets colossaux se disputent le haut de l’affiche. D’un côté Le Hobbit : un voyage inattendu de Peter Jackson, premier volet d’une trilogie qui a coûté 500 millions de dollars ; de l’autre L’Odyssée de Pi et ses 120 millions de dollars. Soit pour les deux films un coût d’1 million de dollars la minute, justifié par le désir de faire voyager et rêver le spectateur auquel vient s’ajouter une ambition formelle commune. Si les deux métrages ont chacun leurs mérites, pour laquelle des deux aventures faut-il embarquer en priorité,  compte tenu du prix prohibitif du billet (comptez au moins 10 euros par personne pour une 3D à laquelle vous ne pourrez pas forcément échapper si vous voulez voir le film en version originale) ?



Avec Le Hobbit Peter Jackson retrouve le monde d’ « heroic fantasy » de J.R.R. Tolkien qui avait fait sa renommée avec Le Seigneur des anneaux. Ce retour peut être perçu comme salutaire après la parenthèse d’un King Kong excessif et un Lovely Bones qui a peiné à susciter l’intérêt du public. Si Le Hobbit apporte au premier abord peu de nouveautés par rapport à l’univers exploré largement dans la trilogie précédente (en termes de cinéma), c’est avec un plaisir intact que l’on se lance dans un voyage  qui nous mène de la Comté tranquille des Hobbits  à des mines infestées d’Orques. Peter Jackson a fait appel à la même équipe que celle du Seigneur des anneaux pour la direction artistique du film, ce qui crée un esprit de cohérence remarquable entre les deux trilogies : les décors et les costumes sont tout simplement somptueux. Toutefois, et ce même si les effets spéciaux ont gagné de réalisme par rapport à la première trilogie, l’aspect composite du film pris entre acteurs de chair et de sang et créatures en images de synthèse n’est pas toujours convaincant : si Gollum reste aussi impressionnant visuellement, les séquences d’action manquent un peu d’élégance dans une esthétique trop proche du jeu vidéo. 



Comme pour Peter Jackson avec Le Hobbit, L’Odyssée de Pi est l’occasion pour Ang Lee (Tigre et dragon, Le secret de Brokeback Mountain) de revenir au premier plan après un Hotel Woodstock passé plutôt inaperçu. Adaptation d’un best-seller du canadien Yann Martel, le film est le récit fantasmagorique par le héros éponyme de son passage périlleux de l’Inde à l’ Amérique. D’une grâce visuelle constante, le métrage d’ Ang Lee montre bien ce que Le Hobbit pouvait avoir d’un peu brouillon malgré certaines qualités esthétiques incontestables. Le réalisateur construit une série de tableaux tous plus splendides les uns les autres : une scène de naufrage époustouflante ou le plan d’un canot perdu dans une nuit étoilée sont parmi les  plus belles visions qui auront été offertes aux spectateurs cette année.



Et la 3D me direz-vous ? Elle est utilisée au mieux dans L’Odyssée de Pi. Ang Lee joue de façon efficace avec la profondeur de champ, donne une impression de superposition de couches d’images qui correspond à merveille à l’atmosphère de récit extraordinaire du film et à des séquences psychédéliques entre rêves et hallucinations. Le réalisateur sait d’autre part jouer avec talent d’effets d’immersion, dans le cadre d’une scène de tempête ou d’affrontements avec des animaux sauvages qui gagnent en réalisme. 

La 3D reste par contre très discrète dans le Hobbit, apportant finalement assez peu au film, la révolution technique centrale du film semblant plutôt être celle des 48 images par seconde. Déstabilisant durant les premières minutes, ce procédé dévoile tout son potentiel dans les nombreuses scènes peu éclairées (nuit autour de feux de camp, cavernes) où la fluidité accrue des images donne une impression de netteté saisissante. Malgré les nombreux avis contraires lus dans la presse, j’ai ressenti pour ma part que les 48 images par seconde constituent un gain de confort substantiel pour vivre l’expérience 3D.  



Alors, quel verdict entre le film de Peter Jackson et celui d’Ang Lee ? Malgré une supériorité esthétique évidente de L’Odyssée de Pi plus maîtrisé, l’avantage (léger) est au Hobbit, dont le récit est finalement plus prenant. Le film d’Ang Lee est efficace dans sa première partie où il pose un univers fabuleux riche d’une multitude de récits, mais l’isolement du héros durant la deuxième partie évacue cette richesse de possibles en optant pour une aventure existentielle moins convaincante. Le métrage aspire à une réflexion sur la nature de la narration, mais s’avère un peu faible sur le thème, versant finalement dans un sentimentalisme souligné à grand renfort de larmes qui a du mal à émouvoir. 

Le Hobbit affiche moins ses ambitions mais met en scène des personnages plus attachants, servis par un casting idéal : Martin Freeman s’impose avant tout comme une évidence en Bilbo proche de nous, pris entre son désir de confort et ses rêves d’aventure ; retrouver Ian Mckellen en Gandalf est un vrai bonheur et Richard Armitage confère au roi déchu Thorin le charisme nécessaire. La richesse des cultures et récits inventés par le linguiste Tolkien constitue une source d’émerveillement constant, à laquelle  Peter Jackson rend justice à travers ses fresques grandioses. A ceux qui trouvent que le développement de Bilbo le Hobbit en trois films est exagéré, je répondrai qu’à l’issue de la projection de son premier volet j’aurais été prêt  à suivre les pérégrinations de Bilbo, Gandalf et leur compagnie de nains pour encore bien plus que 6 heures.

Le Hobbit : 4 / 5
L' Odyssée de Pi : 3,5 / 5
 

11/12/2012

Les bêtes du Sud sauvage : un hymne vibrant à la Louisiane


5 / 5

Vers le milieu des Bêtes du Sud sauvage, un père fait à sa fille le récit de la confrontation de sa mère absente avec un alligator. L’ambiance aux frontières du conte fantastique n’est pas sans rappeler l’ouverture de Tabou où un explorateur allait à la rencontre d’un crocodile. La comparaison n’est pas innocente : au cœur des films de Miguel Gomes et Benh Zeitlin, au-delà de leur différence esthétique, on trouve le même appel stimulant à l’aventure pour revitaliser un cinéma indépendant trop souvent monotone. Dans les deux cas le résultat est un cinéma miraculeux, à la fois libre et ambitieux.


Tabou et Les bêtes du Sud sauvage trouvent la source de leur énergie dans des espaces géographiques peu exploités par le cinéma d’auteur : l’Afrique coloniale pour le premier, la Louisiane pour le second. Mais tandis que Gomes évoquait un temps d’innocence révolue qui hantait le Portugal contemporain, Zeitlin s’intéresse au combat quotidien mené par les habitants du Bayou confrontés sans cesse aux tempêtes et inondations. Tout en gardant l’esprit d’un cinéma américain indépendant dédié aux marginaux, le réalisateur trouve un terrain nouveau en décrivant une réalité absente des grands écrans jusque-là. Et c’est à une véritable immersion dans une communauté louisianaise que Zeitlin, habitant de la Nouvelle Orléans, nous convie. 

Mais plus loin qu’une simple description réaliste, le réalisateur propose un récit transcendant. Les bêtes du Sud sauvage, dans la droite lignée esthétique du fabuleux court-métrage Glory at sea qui l’a précédé (à voir d’urgence sur le site http://www.court13.com) est un hymne poignant à l’esprit combatif d’un groupe de laissés-pour-compte. Pour retranscrire au mieux l’aventure d’une communauté qui doit faire face à un cataclisme, l’excellente idée du film est de choisir le point de vue d’une fillette de 6 ans. A travers sa voix off, Hushpuppy (Quvenzhané Wallis, tout simplement époustouflante) guide le spectateur à travers un monde tour à tour merveilleux et terrifiant. L’intensité du film a quelque chose du vécu de l’enfance, qui nous emporte dès un pré-générique à couper le souffle : à partir d’un réveil paisible et solitaire au milieu des animaux, le point de vue s’élargit à une communauté dont l’énergie explose dans le feu d’artifice visuel et sonore d’une fête nocturne. Le tout est accompagné d’une musique euphorique et grandiose composée par Dan Romer et le réalisateur.   



Œuvre lyrique et foisonnante, Les bêtes du Sud sauvage a une dimension épique. Le métrage décrit ainsi le périple biblique d’un groupe de survivants au déluge à la recherche d’un foyer ; il offre des visions fantastiques de terribles animaux préhistoriques ou de paysages déserts jonchés de cadavres ; un bar à filles y évoque un îlot peuplé de sirènes protectrices. Mais c’est finalement dans ses personnages d’exilés que se situe la force incontestable du film de Zeitlin : même esquissés, réduits à quelques gestes, les membres de la communauté du Bayou sont criants de vérité, irradient d’une humanité qui nous donnerait envie de plus en savoir sur eux. Et le métrage est surtout le magnifique récit initiatique vécu et raconté par Hushpuppy, qui aboutit à un final bouleversant de beauté, émouvant jusqu’aux larmes. Malgré le jeune âge de Benh Zeitlin (à peine 30 ans), ne nous y trompons pas : Les bêtes du Sud sauvage est un coup de maître.

En bref : un grand film à ne pas manquer

04/12/2012

Tabou : une merveille envoûtante


5 / 5

En cette fin 2012 un constat semble malheureusement s’imposer, celui qu’aucun film d’auteur de l’envergure de Tree of Life, Melancholia ou Il était une fois en Anatolie n’aura illuminé les salles obscures cette année. Il y avait bien la promesse de l’insolite Holy Motors de Leos Carax mais le métrage, bien que traversé de quelques fulgurances  artistiques, est trop inégal et morcelé pour être réellement convaincant. Alors on entre sans vraiment y croire dans la salle de cinéma pour assister à la projection de Tabou du portugais Miguel Gomes, récompensé à la Berlinale 2012 et à l’édition Paris Cinéma 2012. Et là le miracle s’accomplit, le cinéphile désabusé peut retrouver foi dans le septième art contemporain. Aux amoureux intrépides du cinéma je conseille d’interrompre ici la lecture de cet article, de façon à ne pas vous gâcher le plaisir intense de la découverte qui a été le mien. Il ne faudrait rien dire ni savoir de certains films magiques comme celui-ci, mais se laisser porter par eux, jusqu’aux rivages les plus inattendus. 


En prologue Tabou conte le destin d’un explorateur portugais en Afrique au début du siècle, parti suite au décès de sa femme. Le bref récit a le charme dépaysant d’ une aventure exotique teintée de fantastique, mais est surtout emprunt d’une atmosphère mélancolique et nostalgique. La narration en voix off ravive des souvenirs littéraires de Rudyard Kipling ou Joseph Conrad, tandis que le thème musical magnifique de simplicité joué par un piano, le noir et blanc et la quasi-absence de dialogues évoque l’esthétique du cinéma muet. Sommes nous pour autant devant un cas de cinéma qui mime le passé avec brio sans jamais s’en détacher, un The Artist version 2012 ? Si le début de Tabou peut laisser cette première impression, la suite du film la contredit vite.

Le quotidien du Lisbonne contemporain succède en effet à l’ouverture romanesque. Durant une semaine autour du jour de l’an le spectateur suit Pilar, une retraitée qui occupe ses journées entre les bonnes causes, les rencontres avec  un ami qui la courtise et sa voisine acariâtre qui se plaint continuellement de son aide ménagère. Cette partie est sans doute la plus conventionnelle du métrage, dans un registre intimiste habituel au cinéma d’auteur. L’impression de déjà-vu est cependant compensée par  la sobriété délicate avec laquelle Gomes traite de la solitude touchante de ses personnages vieillissants, incarnés par une distribution impeccable. Et à travers la monotonie du quotidien et la grisaille du noir et blanc point l’extraordinaire : un voile de mystère entoure la voisine de Pilar hantée par un lourd passé et son aide-ménagère capverdienne, soupçonnée d’occultisme. Un autre monde sous-tend ce présent, dans lequel on entre de plein pied avec un sésame emprunté à Out of Africa : « Elle avait une ferme au pied du mont Tabou ».


Dès lors place aux passions et au romantisme dignes des plus grands mélodrames du cinéma américain, dans l’Afrique coloniale des années 60 aux paysages sauvages et magnifiques. Le souffle romanesque qui traverse la deuxième partie de Tabou est une première source de plaisir qui tient au fait que le film s’aventure alors sur un terrain ambitieux qui n’est que trop rarement celui du cinéma d’art et essais. Le métrage fait rêver son spectateur, le fait s’évader de façon magnifique. La capacité de divertissement de Tabou, absente de trop nombreux films d’auteur qui lui préfèrent un sérieux pesant, illustre bien les propos tenus par Gomes dans un entretien accordé aux Cahiers du cinéma de ce mois-ci : un film « n’existe que par le désir du spectateur ».

Cependant la force de la seconde partie de Tabou réside moins dans son récit efficace mais classique d’amants maudits que dans le prisme narratif par lequel il est raconté. Le réalisateur trouve ici une des plus belles façons d’évoquer les souvenirs jamais vues au cinéma. Le noir et blanc en 16 mm alors que le reste du film est en 35 mm effectue un contraste esthétique évident, mais le plus important se joue au niveau de la bande sonore. Gomes fait en effet le choix de supprimer les dialogues au son. Nous guidant à travers les souvenirs, il ne reste que la voix d’un homme âgé qui raconte sa jeunesse passionnée ; s’établit alors un jeu entre la voix off et les images, auquel le spectateur est convié par un exercice d’anticipation et de déduction d’abord déroutant puis réjouissant. Tabou fait donc appel à l’imagination du spectateur de façon ludique, mais le procédé traduit surtout avec une grande justesse le souvenir d’une expérience sensorielle : la mémoire du narrateur ne retient que les bruits d’ambiance et les chansons mélancoliques car plus que les mots, ce sont des impressions qui restent après le passage du temps. 


Que reste-t-il pour moi trois mois après la vision de Tabou ? Le souvenir d’ images et séquences parmi les plus belles de l’année et une sensation de contentement extatique rarement éprouvée au cinéma cette année ; le désir d’aller revoir le film dès ce mercredi.

En bref : un chef d’œuvre instantané à voir  et à revoir.


26/11/2012

Into the Abyss : mort et vie au Texas


 4,5 / 5

Into the Abyss trouve son origine dans la série documentaire On Death Row réalisée par Werner Herzog pour la chaîne Investigation Discovery. Dans le cadre de ce projet, le cinéaste est allé à la rencontre de condamnés à mort qui attendent leur exécution aux Etats-Unis. Dans la rencontre de Michael Perry et Jason Burkett, condamnés pour un triple homicide lié à un vol de voiture à Conroe au Texas, Herzog a trouvé une matière qui allait bien au-delà du format épisodique de 45 minutes. Le long métrage qui en résulte est d’une intensité et d’une richesse qui en font l’un des films les plus captivants de l’année.



Au titre du film de Herzog s’ajoute le sous-titre « Un récit de mort, un récit de vie ». Et c’est bien de cela dont il est question dans la forme : plus qu’un film dossier, le réalisateur organise une série de récits, de témoignages faits par des intervenants plus ou moins liés au sort de Perry ou Buckett. Ainsi dans le prologue Herzog s’entretient avec un aumônier chargé d’accompagner les condamnés à mort dans leurs derniers instants. Alors que l’intervenant commence à raconter sa rencontre avec deux écureuils sur un ton léger, une rupture de ton soudaine s’opère dans un moment d’autant plus bouleversant qu’il est inattendu. Submergé par l’émotion et les larmes, l’aumônier interrompt son récit qui se livre alors comme la parabole d’un droit à la vie, manifeste éclatant contre la peine de mort. La finesse d’Herzog, intervieweur et donc metteur en scène, est de savoir faire surgir de tels débordements émotionnels où semble être livrée une vérité transcendante, en prenant aussi bien le spectateur que la personne interviewée par surprise.

En contraste avec ce mouvement d’élévation transcendante, Into the Abyss porte aussi bien son titre, opérant une plongée dans l’horreur d’un fait divers qui est donné brutalement à voir par le biais des archives de la police locale : les traces de sang et le cadavre trouvé sur un sentier de forêt sont les signes d’une cruauté bien réelle. Toute la première partie du film est glaçante, alternant les éléments de l’enquête et les témoignages des deux coupables d’une sérénité dérangeante. Mais alors que la narration se développe et prend une ampleur de plus en plus importante en élargissant le champ des intervenants, Herzog dévoile peu à peu ce qui se cache derrière l’abîme contemplé par le documentaire : l’absurdité du néant. 


L’irréalisme est à son sommet dans le récit halluciné d’un habitant de Conroe qui prétend avoir un tournevis logé dans son corps depuis une altercation lors d’une nuit d’ébriété. Mais les faits de l’affaire Perry-Burkett d’abord réalistes prennent aussi des proportions démesurées alors que les deux suspects sont pris dans une fusillade musclée à la hauteur des films d’action les plus rocambolesques, ou que l’on découvre que tous les membres de la famille de Burkett sont en prison. Herzog fait le portrait accablant de laissés pour compte de l’Amérique pris dans un cycle de violence implacable dont ils ne sauraient s’échapper. Les destins décrits relèvent d’une tragédie nihiliste moderne dans laquelle il serait impossible de trouver un sens. Même l’aumônier qui croit en un dieu de bonté et pardon peine à réconcilier sa foi avec les exécutions qui font partie de son quotidien. 

D’où vient alors qu’ Into the Abyss soit une objet cinématographique stimulant et jamais pesant, malgré la gravité de son sujet et la vision pessimiste du monde qui nous est donnée ? En premier lieu, Herzog crée à travers les larmes versées par les différents intervenants une expérience cathartique à laquelle il invite le spectateur : faire face à la mort et à la douleur qu’elle engendre est finalement bien plus salutaire que l’indifférence. Ensuite, la belle humilité du réalisateur qui ne se positionne jamais en juge lui permet de dresser une série de portraits d’individus inoubliables. Si comme Herzog nous n’avons « pas nécessairement à [tous les] aimer », force est de constater qu’ils sont tous profondément humains, jusque dans leurs travers et leur folie.


Enfin, malgré l’omniprésence de la mort, l’auteur livre dans la dernière partie du film un message d’espoir en décrivant différents trajets vers la vie. A travers le rétablissement progressif d’une femme qui a du vivre un double deuil, la prise de conscience d’un chargé d’exécutions ou le passage en contrebande singulier d’une vie hors de la prison, Herzog offre le deuxième récit promis par le sous-titre du film ; et trouve ainsi la parfaite façon de conclure un métrage qui touche à l’essence de notre fragile existence.

En bref : à ne pas manquer. 

04/11/2012

Quelques raisons pour (re)voir 'Les enfants du paradis'


Les enfants du paradis :  5 / 5

Difficile de ne pas entendre parler des Enfants du paradis pour les cinéphiles en ce début d’automne. Entre sa « remasterisation » pour sa sortie Blu-Ray, sa reprise sur grand écran, l’exposition qui lui est consacrée à la cinémathèque française et sa diffusion sur Arte cette semaine, le film de Marcel Carné  est au cœur de l’actualité cinématographique. Le moment est donc venu de revenir sur cette œuvre en répondant à cette question : pourquoi toute personne s’intéressant un tant soit peu au cinéma et à son histoire se doit de l’avoir vu ?




Premier film français sorti à la Libération le 15 mars 1945, Les Enfants du paradis est monumental par sa durée (3 heures découpées en deux époques) et les moyens mis en œuvre pour sa fabrication : le boulevard du Temple des alentours de 1830 a ainsi été reconstitué dans des studios à Nice avec pas moins de 2000 figurants. D’abord pensé comme un représentant de la vitalité du cinéma français durant son tournage pendant l’Occupation début 1943, le métrage est aussi une réponse à Autant en emporte le vent sorti en 1939. Au produit colossal de Hollywood qui connaît un succès retentissant, l’œuvre de Marcel Carné est la représentante prestigieuse d’un cinéma de « qualité française », ancré dans la culture nationale. 

Film d’époque, Les Enfants du paradis plonge le spectateur dans le Paris de la première moitié du 19ème siècle et choisit pour protagonistes trois figures marquantes de la période : le mime Baptiste Debureau, le comédien Frédérick Lemaître et le poète et criminel Pierre François Lacenaire. L’intrigue réunit ces personnages réels pour les faire graviter autour d’une femme de fiction objet de tous les désirs, Garance. Plus qu’une reconstitution fidèle de faits divers qui ont pu défrayé la chronique de l’époque (les procès de Debureau et Lacenaire qui devaient faire l’objet d’une troisième époque seront finalement mis de côté), Jacques Prévert propose à partir de ce canevas une réflexion riche sur l’amour et l’art.


Il y a un aspect spectaculaire indéniable dans les décors du film et ses mouvements de caméra sophistiqués, et on prend plaisir à suivre une multitude de récits qui évoque l’aspect feuilletonesque des œuvres littéraires de l’époque (Les mystères de Paris d’Eugène Sue ou « La comédie humaine » de Balzac). Mais Les enfants du paradis ne joue pas sur une rencontre de l’intrigue avec l’ Histoire telle qu’elle peut se produire dans Autant en emporte le vent, et les pistes romanesques aboutissent rarement à des scènes de grand spectacle classiques : lorsqu’un duel ou un assassinat a lieu, il est coupé par une ellipse ou se déroule hors champ. L’essence du scénario de Prévert se trouve plutôt dans l’étude intimiste de personnages et de leurs passions qui aboutit à un romantisme envoûtant, proche du rêve. Mais encore davantage l’intérêt réside dans des dialogues où Prévert multiplie les aphorismes, déployant un langage poétique d’une beauté rarement égalée au cinéma. 

Les dialogues exceptionnels écrits par Prévert demandaient des acteurs à la hauteur du texte. Les interprètes des Enfants du paradis sont excellents à l’unisson. En Lemaître cabot et grandiose, Pierre Brasseur fait des merveilles dans le registre comique ; Marcel Herrand fascine quant à lui en Lacenaire tout en douceur menaçante ; Arletty donne la pleine mesure de son talent et de son charme naturel dans le rôle de Garance, admirable de légèreté dans la première partie avant de devenir une ombre mélancolique dans la seconde. 


Et puis il y a Jean-Louis Barrault, dont la performance dans le rôle du mime Debureau est prodigieuse. C’est lui qui a été l’origine du projet du film, désirant incarner celui qui avait fait sensation en reprenant le personnage de Pierrot au théâtre. Dans les reconstitutions des pantomimes de Debureau, Les enfants du paradis touche au sublime, combinant la précision des gestes et expressions de Barrault et la musique pathétique composée par Joseph Kosma. Rien que pour ces scènes et son final époustouflant de réalisme où les personnages sont pris dans le chaos d’un carnaval, le film de Marcel Carné mérite sa place au panthéon du 7ème art. Exemple d’un cinéma à la fois populaire et ambitieux artistiquement, Les enfants du paradis est un film d’artisans, de poètes et de rêveurs ; un chef d’œuvre immortel.

En bref : incontournable