16/05/2013

Gatsby le magnifique : let's start the party !

4 / 5

     12 ans après Moulin Rouge, Baz Luhrman a eu une seconde fois l’honneur d’ouvrir le festival de Cannes avec Gatsby le magnifique. Le contrat glamour était largement rempli pour le défilé sur le tapis rouge : aux côtés du réalisateur, Leonardo DiCaprio et Carey Mulligan et la mégastar indienne Amitabh Bachchan ont assurément fait le bonheur des paparazzis et de la presse people. Si l’on ajoute que Cannes fête cette année les cent ans du cinéma indien, l’occasion d’avoir sur scène l’acteur emblématique de Bollywood des années 70 à aujourd’hui lors de la cérémonie d’ouverture était trop belle pour être manquée. Le coup d’envoi du festival était donc parfait sur le papier, mais le film est-il à la hauteur de l’événement ?



        Il vaut mieux juger le film de Baz Luhrman sur ce critère plutôt que de le comparer au chef d’œuvre dont il est l’adaptation. Gatsby le magnifique de F. Scott Fitzgerald est une œuvre incontournable aux Etats-Unis, un monument de la culture américaine étudié au collège ou au lycée. Baz Luhrman semble dans les premières minutes encombré par l’œuvre d’origine, justifiant le procédé de narration à la première personne présent dans le roman de Fitzgerald par une mise en place laborieuse : Nick Carraway (Tobey Maguire) fait le récit de la vie de Gatsby dans le cadre d’une cure de désintoxication à l’alcool. Si ce procédé permet de convoquer le texte sublime de Fizgerald, il n’est pas exempt d’une certaine lourdeur, comme une fausse bonne idée pour rendre la structure du roman plus cinématographique. Les retours du film à la narration au présent, suivant la guérison de Carraway par l’écriture et son identification progressive en auteur jumeau de Fitzgerald, est une mise en abyme dispensable, inutilement explicative. Ces premières réserves  évoquées, on est malgré tout emporté après ce démarrage difficile par l’énergie que dégage la plus réjouissante adaptation de Gatsby le magnifique à ce jour.


      L’adaptation de 1974 du roman, avec Robert Redford et Mia Farrow, souffrait d’un académisme auquel échappe Baz Luhrman grâce à une mise en scène ébouriffante et inventive. Le film se retrouve peu à peu traversé de moments de grâce magnifiques, telles que la première apparition  éthérée de Daisy (Carey Mulligan) au milieu de rideaux flottants dans le vent ou une séquence de beuverie dans les bas quartiers qui donne l’occasion d’un kaléidoscope d’images enivrant. Luhrman trouve des équivalents visuels au roman de Fizgerald d’une grande justesse, et le climax de ce premier mouvement est la fête organisée par Gatsby, moment de bravoure qui aboutit à la découverte spectaculaire du personnage éponyme. Le temps se suspend, on est devant du grand cinéma baroque à la hauteur de Michael Powell ou Ken Russell.


        Les idées fusent au rythme de voitures lancées à pleine vitesse, celui des « années folles » décrites par Fitzgerald. Loin de se contenter d’illustrer avec brio le roman d’origine, Luhrman l’interprète, en accentuant par exemple l’humour entourant la rencontre de Gatsby et Daisy, qui rend la scène d’autant plus touchante et vibrante. Le réalisateur fait même preuve d’une sobriété maîtrisée inattendue lorsque la tension dramatique de l’intrigue arrive à son comble : le bruit des coups donnés par un pic en glace au milieu du silence suffit alors à dire l’imminence de l’éclatement des conflits.  On peut regretter dans la dernière partie du film quelques afféteries de mise en scène malvenues, mais il ne s’agit là que des défauts des qualités d’un cinéaste passionné et donc parfois excessif.



     Au delà de son style renversant, un des atouts majeurs du métrage de Baz Luhrman est un casting impeccable.  Au premier rang, à la fois solaire et tourmenté, Leonardo DiCaprio s’impose comme une évidence en Jay Gatsby, mais Tobey Maguire, Carey Mulligan et Joel Edgerton sont tous excellents. Avec sa bande originale moderne aux pépites éclectiques (ma préférence  va aux reprises de Love is the Drug et Love is Blindness, mais il y en a pour tous les goûts), Gatsby le magnifique est un film d’une belle vitalité, un feu d’artifice idéal pour inaugurer cette 66ème édition du festival de Cannes.

En bref : une bonne adaptation d'un classique de la littérature, à voir

23/03/2013

A la merveille / Spring Breakers : objets formels un peu vains


 A la merveille : 2,5 / 5
 Spring Breakers : 2 / 5

   Auteurs indépendants, les américains Terrence Malick et Harmony Korine se retrouvent avec leurs derniers films à un tournant de leur œuvre. Le premier, cinéaste reclus et mystérieux qui refuse d’accorder des entretiens à la presse, sort A la merveille seulement deux ans après The Tree of Life alors qu’il nous avait habitué à une attente d’au moins 5 ans entre chacun de ses métrages (20 ans de silence entre Les Moissons du ciel et La ligne rouge). Le second, à l’œuvre jusque-là plutôt confidentielle, se retrouve propulsé au premier plan médiatique avec Spring Breakers dans lequel d’anciennes égéries Disney sont transformées en nymphettes aguicheuses.  Un monde sépare les films de Malick et Korine sortis il y a  deux semaines mais ils ont en commun d’être des expériences de cinéma singulières qui échouent malheureusement à emporter l’adhésion. 


    Au cœur des métrages on trouve des partis pris stylistiques forts  qui semblent diamétralement opposés au premier abord : la lumière naturelle filmée par Malick est aux antipodes des éclairages artificiels privilégiés par Korine ; l’impression de douceur esthétique d’ A la merveille contraste avec l’agressivité kitsch des images de Spring Breakers. Ces traitements visuels bien distincts sont attendus car les hésitations sentimentales et métaphysiques décrites par le film de Malick ont peu en commun avec la virée décérébrée de quatre filles en Floride que nous raconte Harmony Korine.


   Un rapprochement esthétique s’opère pourtant par un recours commun à la fragmentation, avec il est vrai à la base deux conceptions bien différentes : il s’agit dans A la merveille de capter l’instant éphémère dans toute sa brièveté tandis que Spring Breakers vise  à reproduire le rythme saccadé de la musique électronique et le rap ainsi qu’à trouver un équivalent cinématographique au sampling, par des effets de répétition. Paradoxalement, l’univers sonore et musical admirable des deux films est aussi leur talon d’Achille, ce par quoi on peut pointer le problème qu’ils soulèvent : où s’arrête le récit qui fait sens et où commence le clip purement formel ?


   A la merveille part d’un récit de relations sentimentales contrariées pour élargir son propos à une réflexion sur la difficulté de la foi religieuse et à une thématique de corruption de la nature à travers l’empoisonnement de sols. Si ces pistes narratives peuvent être intéressantes, elles sont malheureusement à peine traitées, et le cinéaste préfère enchaîner des scènes de couple d’un romantisme tombant souvent dans les clichés. Entre deux murmures de voix off des personnages qui errent dans les champs ou sur la plage, le regard perdu au loin sur fond de Bach, Wagner ou Dvorak, la tentation d’insérer des noms de parfum est hélas croissante au fur et à mesure que l’ennui gagne. Lorsqu’un message affleure avec un personnage d’italienne « bobo » anti-matérialiste qui jette le sac à mains de l’héroïne, on sombre dans le ridicule. Si The Tree of Life avait ses moments d’égarement (la découverte de la compassion par les dinosaures), le film était sauvé par les visions oniriques (Jessica Chastain virevoltant dans les airs ou la réunion finale des personnages sur une plage) et la matière mystérieuse et hypnotique des images du cosmos qui manquent ici cruellement. En confrontant son lyrisme au réel et au contemporain, le cinéaste se perd avec A la merveille dans une poésie banale qui ne tient que par le brio formel.


   Le métrage de Terence Malick peut laisser une impression de coquille vide à son insu, Spring Breakers fait par contre de la vacuité un élément central. Les héroïnes qui décident de braquer un restaurant « comme dans un jeu vidéo » n’aspirent qu’à des bacchanales printanières dont la vulgarité confinant à l’absurde est exposée dans la vision que nous en offre le réalisateur dès les premières minutes du film. On s’attend alors que la rencontre des héroïnes avec le milieu des trafiquants de drogue en Floride soit l’occasion d’un dur retour à la réalité pour les jeunes filles bercées d’illusions : il n’en est rien et on pourrait alors saluer une certaine originalité dans le récit inventée par Korine. Pourtant Spring Breakers est finalement peu surprenant et très vite lassant, la faute à une mise en scène distanciée et à une artificialité de tous les instants. Jamais on n’est impliqué dans un récit dont les invraisemblances incessantes  nous font continuellement décrocher : une héroïne catholique pratiquante (qu’allait-elle donc chercher au « spring break », le mystère ne sera jamais vraiment éclairci) laisse ainsi un message à sa grand-mère à qui elle propose de l’accompagner l’année suivante, mais surtout la résolution du film est complètement improbable. Korine ne s’embarrasse pas d’inscrire son film dans aucune réalité ou psychologie, c’est son droit, mais Spring Breakers se limite alors à une bande d’acteurs qui font semblant, avec en premier lieu des actrices Disney qui se dévergondent très gentiment et jouent les « bitches » sans provoquer le moindre effroi chez le spectateur assoupi. 


   Ni A la merveille, ni Spring Breakers ne convainquent donc dans le survol de leurs thèmes et de leurs personnages au profit de la pure forme : le montage par fragments des deux films devient alors le symbole d’une impossibilité pour le spectateur à s’impliquer dans les récits. Mais le métrage de Terrence Malick a l’avantage d’être une oeuvre sincère malgré ses nombreux défauts, tandis que le cynisme prétentieux de Harmony Korine, le mépris affiché pour ses personnages majoritairement débiles, laisse un goût très amer une fois la fantaisie pop arrivée à son terme.

24/02/2013

And the winners are...


Le palmarès des Césars 2013 a été pour le moins décevant, le couronnement prévisible d’ Amour de Michael Haneke et de son « grand sujet » allant jusqu’à un grand chelem (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleurs acteurs et meilleur scénario) qui a laissé peu d’espace à ses pauvres concurrents pourtant souvent supérieurs à mon goût. Réjouissons-nous alors que le seul film qui puisse prétendre à une concentration pareille de prix aux Oscars soit le très sympathique « feel good movie » Happiness Therapy ; là où Amour manque cruellement de chaleur humaine et devient éprouvant plus qu’émouvant malgré la présence bouleversante de ses acteurs vieillissants, le long métrage de David O. Russell a l’avantage de regorger d’amour pour ses protagonistes tout en évitant les lieux communs. Sans présager des résultats de la cérémonie, voici mon choix pour les Oscars 2013 en accord avec la présélection des nominés par l’académie (malgré quelques oublis de taille sur lesquels je reviendrai en temps voulu).



Meilleure musique / Meilleurs effets spéciaux / Meilleure photographie


     En l’absence étrange parmi les nominés de Ben Zeitlin et Dan Romer qui ont signé pour Les Bêtes du Sud sauvage la bande originale la plus galvanisante et la plus mémorable  de l’année, le prix revient à Mychael Danna qui a su trouvé le contrepoint parfait à l’univers fantastique de L’ Odyssée de Pi. Le film d’Ang Lee, d’une perfection technique et esthétique qui laisse sans voix, mérite aussi largement d’être récompensé pour ses effets spéciaux et sa photographie. Expérience visuelle éblouissante, L’Odyssée de Pi constitue de loin la proposition de cinéma en 3D la plus stimulante à ce jour, l’immersion fonctionnant à merveille lors d’un naufrage spectaculaire, de scènes de confrontations tendues avec un tigre sauvage ou d’incursions psychédéliques dans les rêves et l’inconscient.


Meilleur montage


    Si le Golden Globe et le César du meilleur film étranger décernés à Argo me paraissent un peu exagérés, il est indéniable que le montage du film est d’une efficacité redoutable et justifie une récompense. Trois séquences en témoignent de la plus belle façon . La première scène du métrage décrit avec un réalisme bluffant la prise de l’ambassade américaine de Téhéran en mêlant habilement images d’archive et reconstitution cinématographique ; la présentation à la presse du scénario du film dont la préparation est une couverture pour le sauvetage  des diplomates américains est plus tard montée en parallèle de plans sur les diplomates en Iran, et le propos kitsch du film de science-fiction se transforme en discours défendant la liberté et la démocratie :  enfin, le suspense au cœur de la séquence d’évasion finale basée sur un montage parallèle complexe entre poursuivants, poursuivis et acteurs cruciaux du plan aux États-Unis, est à couper le souffle.



Meilleure adaptation


    Tony Kushner a réussi avec un talent indéniable à rendre limpides toutes les tensions politiques autour et le processus tortueux qui a abouti au passage du 13ème amendement dans Lincoln, mais le prix du cœur revient au scénario de Happiness Therapy. L’écriture tout en finesse du métrage de David O. Russell  permet de dépasser les clichés de la comédie romantique pour mieux mettre en relief les fêlures  de personnages à la recherche d’un équilibre, d’un bonheur qui leur échappe. En dépit d’une intrigue classique, le film se montre souvent inattendu, nous invitant à la découverte progressive de personnages au comportement imprévisible mais finalement proches de nous. A la fois hilarant et touchant, Happiness Therapy est ce que l’Amérique a produit de plus attachant cette année.

Meilleur scénario original


    Les récompenses reçues par Quentin Tarantino pour Django Unchained laissent présager d’une deuxième statuette pour le meilleur scénario original 13 ans après Pulp Fiction. Si le dernier film du réalisateur-scénariste est plutôt bon et traversé par des moments de brillance, on y retrouve cependant à mon goût le manque de discipline irritant qui était déjà présent dans Inglorious Bastards : des dialogues tirés jusqu’à l’épuisement, une caractérisation des personnages un peu sommaire et une durée excessive. La première partie de Django Unchained est ainsi d’une très bonne tenue, pour qu’ensuite le film perde progressivement de son énergie et devienne statique lors d’un dîner interminable où Tarantino nous ressort ses mêmes trucs de scénariste (parmi lesquels le placement de la référence culturelle).  La construction du scénario de Django Unchained est donc tout sauf exemplaire, et on préférera récompenser pour une deuxième fois Mark Boal (déjà oscarisé pour Démineurs) pour Zero Dark Thirty. Après la guerre en Irak le journaliste-scénariste a renoué avec la réalisatrice Kathryn Bigelow pour traiter de la traque d’Oussama ben Laden. Organisant avec une maestria impressionnante les étapes de la poursuite de ben Laden, Boal a construit un récit passionnant et terrifiant qui expose sans concession les méthodes contestables de la CIA mais qui s’offre surtout comme une aventure humaine éprouvante, celle d’une femme qui a consacré dix ans de sa vie à la poursuite du chef d’ Al-Qaida. Multipliant les points de vue en suivant les différents acteurs qui gravitent autour de la protagoniste centrale, Zero Dark Thirty est d’une richesse narrative qui force le respect.

Meilleur acteur dans un second rôle


   Dans cette catégorie, il convient de saluer les prestations centrales de Christoph Waltz pour Django Unchained et Philip Seymour Hoffman pour The Master. La logorrhée de Waltz en chasseur de prime intellectuel allemand dans le film de Tarantino est certes prétexte à un verbiage de l’auteur devenu remplissage agaçant, mais l’humanisme ambigu du personnage est finalement incarné à merveille par l’acteur qui nous avait fait trembler dans Inglorious Bastards ;  quant à Hoffman, il est remarquable en figure de gourou complexe, tour à tour charismatique et ridicule, et campe le négatif parfait du personnage principal de The Master. Avec Happiness Therapy, Robert De Niro aura pour sa part trouvé un de ses rôles les plus émouvants, celui d’un père à la fragilité dissimulée qui essaie tant bien que mal de garder un lien avec son fils. Mais l’Oscar du meilleur second rôle masculin revient à l’admirable Tommy Lee Jones en sénateur républicain anti-esclavagiste dans Lincoln : si son temps de présence à l’écran représente peut-être un quart du film, ces quelques scènes suffisent pour en faire la figure la plus marquante du film derrière Lincoln.



Meilleure actrice dans un second rôle


   Amy Adams et Sally Field ont toutes deux incarné avec une grande justesse des femmes d’hommes de pouvoir : la façon dont Amy Adams en femme du gourou reprend le contrôle sur son mari influencé par la bestialité  et l’immaturité du héros de The Master est stupéfiante, et le mélange de fragilité émotionnelle et de force de caractère de Mary Lincoln trouve sa cohésion dans l’interprétation de Sally Field. Cependant l’Oscar revient à Anne Hathaway dont la performance est extraordinaire d’intensité dans l’intéressant mais inégal Les misérables. L’actrice y interprète la chanson phare de la comédie musicale (« I dreamed a dream ») pour une efficacité maximale obtenue grâce à un choix de mise en scène d’une simplicité confondante : faire surgir l’émotion dans un gros plan sur l’actrice submergée par le cri de désespoir de Fantine.  



Meilleur acteur


    Dans cette catégorie, plusieurs écoles s’opposent : d’un côté, la prestation de « showman » ultime de Hugh Jackman dans Les misérables ; de l’autre, les partitions sobres et réalistes de Bradley Coorper et Denzel Washington ; et enfin, les transformations hallucinantes de Daniel Day-Lewis en Lincoln vieillissant et fatigué et de Joaquin Phoenix en individu inquiétant, homme enfant bestial. La statuette revient à Phoenix, tant le personnage qu’il incarne aura été la figure masculine la plus originale et la plus mémorable du cinéma américain cette année. Baladant sa silhouette d’une maigreur inquiétante, Freddie Quell reste un mystère, un personnage dont on ne saura jamais s’il est fou, innocent ou manipulateur. Phoenix lui confère une animalité et une sauvagerie sidérantes, sa présence même étant la source d’une tension palpable. Le visage grimaçant que l’acteur porte comme un masque tout au long de The Master peut être perçu comme un excès, un cas limite du « method acting », mais son pouvoir expressif est incontestable.



Meilleure actrice


     De Quvenzahné Wallis à Emmanuelle Riva, toutes deux formidables, l’académie aura eu le mérite de sélectionner un très large spectre générationnel pour cette catégorie. Bien que la réussite de Zero Dark Thirty tienne pour beaucoup à l’interprétation subtile de Jessica Chastain, c’est Jennifer Lawrence qui mérite les honneurs. Il ne s’agit pas ici de couronner uniquement sa performance dans Happiness Therapy, où elle forme avec Bradley Cooper le couple le plus crédible depuis celui formé par Jim Carey et Kate Winslet dans Eternal Sunshine of a Spotless Mind. Il convient surtout de saluer le talent protéiforme d’une actrice surdouée qui parvient à marquer les esprits aussi bien dans les films indépendants que dans les « blockbusters » :  Jennifer Lawrence incarne avec la même force de conviction la jeune fille chef de famille de Winter’s Bone, la mutante métamorphe de X-Men : le commencement et l’héroïne d’action volontariste de Hunger Games.



Meilleur réalisateur



      L’omission de Paul Thomas Anderson dans cette catégorie est à mon sens une injustice inexplicable de la part des membres de l’académie. Certes, The Master est un film déroutant, bien plus que son précédent métrage There Will Be Blood qui avait bénéficié des nominations de meilleur film et meilleur réalisateur en 2008. Il n’empêche que le dernier film d’ Anderson représente un aboutissement formel pour le réalisateur et est de loin le film américain le mieux mis en scène de  l’année. Entre les gros plans sur les visages parmi les plus magnifiques qu’il ait été donné de voir au cinéma et des plans séquence d’une beauté et d’une tension extraordinaires (que l’on pense seulement au travelling qui suit la fuite de Freddie en moto dans le désert), The Master est un pur film de mise en scène. Ce favori étant absent, la statuette reviendra au Lincoln de Spielberg qui nous aura comme à son habitude proposé quelques images marquantes (la scène de bataille inaugurale, le rêve de Lincoln ou le parcours lugubre d’un champ de cadavres).

Meilleur film


     Au risque de me répéter pour ceux qui lisent régulièrement mes articles, Les bêtes du Sud sauvage a été l’œuvre cinématographique américaine la plus forte de l’année. Le film le moins cher des Oscars (2 millions de dollars) compense cette économie réduite par une énergie de tous les instants et une ambition démesurée. A la fois hymne au courage d’une communauté de marginaux de la société et divertissement spectaculaire, le premier long métrage de Benh Zeitlin est une aventure artistique qui emporte tout sur son passage.

05/01/2013

2012 en 10 films


   En ce début 2013 vient le temps du bilan de l’année 2012 et des Top 10 rituels. Si l’exercice a toujours un côté cruel et induit au sacrifice de très bons films (mentions honorables à Le Policier, De Rouille et d’os, Miss Bala, Moonrise Kingdom et Looper) il permet de mettre en évidence la richesse et de la diversité des films sortis cette année. Contrairement à l’année dernière mon cœur ne s’est pas tourné vers Cannes dont les films récompensés ou sélectionnés cette année ne sont pas présents ici (à l’exception notable du film de Benh Zeitlin), mais il y avait largement de quoi se réjouir dans les salles obscures.



10 / Le Hobbit : un voyage inattendu


 
   Malgré une concurrence colossale (Avengers, The Dark Knight Rises) , le film de Peter Jackson reste le blockbuster le plus réjouissant de l’année. Il n’est certes pas aussi maîtrisé formellement que les autres prétendants au titre, mais c’est avec un plaisir intact que l’on replonge dans l’univers extraordinaire de richesse de J.R.R. Tolkien. D’une envergure moindre que Le Seigneur des anneaux, Le Hobbit gagne en humanité en se recentrant sur l’aventure intime d’un héros ordinaire, incarné par le formidable Martin Freeman qui est assurément un des meilleurs choix de casting de l’année.



9/ Les adieux à la reine




   Le film de Benoît jacquot a beau appartenir au genre très codifié du film historique en costumes, on est frappé par le refus d’académisme de sa mise en scène. Entre la violence esthétique des zooms utilisés et l’utilisation de la caméra portée, le réalisateur crée une atmosphère de tension constante qui correspond à merveille à l’agitation et la panique qui a pu avoir lieu à Versailles alors que la Révolution arrivait à ses portes. Loin de la reconstitution figée, Les adieux à la reine choisit l’intime du récit d’apprentissage d’une servante qui perd peu à peu ses illusions sur une royauté adorée. Le tout est servi par une distribution sans faille avec au premier rang un trio central d’actrices (Seydoux, Kruger, Ledoyen) sublimées par leur metteur en scène.



8/ Take Shelter




 Melancholia avait subjugué l’année dernière avec une fin du monde magnifique à échelle cosmique. Le métrage de Jeff Nichols nous en a offert cette année une version plus ambiguë et réaliste avec un thriller psychologique d’une grande tension habité par des visions apocalyptiques tourmentées. Mais plus que ces hallucinations spectaculaires, le final cloîtré et étouffant du film continue de hanter l’imaginaire un an après. Saluons l’interprétation nuancée du troublant Michael Shannon, mais n’oublions pas pour autant la grâce angélique de Jessica Chastain.



7/ The We and the I




  Depuis l’éblouissant Eternal Sunshine of a Spotless Mind Michel Gondry n’était jamais parvenu à convaincre entièrement, que ces projets soient trop personnels (La science des rêves), restent de l’ordre du concept (Soyez sympas rembobinez) ou manquent d’originalité (The Green Hornet). Son retour avec The We and the I constitue la plus belle résurrection artistique de l’année. En se confrontant à un groupe de lycéens du Bronx, le réalisateur sort de son cocon esthétique et livre un film dont l’énergie brute n’ a rien à envier au Shadows de John Cassavetes. Portrait d’un groupe de la génération Y accro aux réseaux sociaux et aux « smartphones », le film dépasse ce simple état des lieux documentaire pour proposer une réflexion très juste sur les rapports conflictuels entre identités individuelles et société. La simplicité du dispositif de huis clos mis en place par Gondry permet d’aboutir à une des expériences de spectateur les plus riches de l’année : on trouve d’abord la bande d’adolescents insupportable avant de se laisser gagner par leur fougue et d’être touchés au final par la mise à jour de la détresse qui sous-tendait ce métrage bouillonnant.



6/ Kill List




  Passé un peu inaperçu cet été, le film de l’anglais Ben Wheatley est pourtant un des objets cinématographiques les plus intenses et déroutants de l’année. Traversant les genres, Kill list commence comme un drame social à la Ken Loach avant de virer au polar d’abord tarantinesque puis d’une noirceur terrifiante, et de finir dans l’horreur la plus totale. Descente aux enfers progressive jusqu’aux sources du mal, le métrage de Ben Wheatley est une expérience glaçante et éprouvante dont on ne ressort pas indemne, mais son ambition et sa maîtrise formelle en font un moment incontournable de l’année.



5/ I wish- Nos vœux secrets




   Un peu ignoré, considéré par la majorité de la critique comme un film mineur comparé à Nobody Knows et Still Walking, la dernière œuvre du japonais Hirokazu Kore-eda est pourtant son film le plus beau et le plus accessible. D’apparence modeste, le métrage au récit dilaté se contente de suivre le quotidien d’un groupe d’enfants  confrontés à l’insuffisance de leurs parents. La grandeur cachée du film tient au regard tendre et profondément humaniste que pose l’auteur sur le monde ; cette générosité prend toute sa mesure dans une brève séquence bouleversante qui exprime la beauté précieuse des petits détails de notre vie de tous les jours. Subtil poème d’amour à la vie, I wish est le « feel-good movie » de l’année.



4/ Bullhead




  Comme les grandes tragédies shakespeariennes,  le premier film du belge Michaël R. Roskam combine à merveille trivial et sublime. Avec Kill List il témoigne que le genre du polar a encore de beaux jours devant lui. Son scénario à tiroirs et sa mise en scène sont d’une maîtrise incontestable mais c’est surtout le personnage de cinéma le plus impressionnant de l’année qui a marqué les esprits. Avec le rôle de Jacky, magnifique bête blessée, Matthias Schoenaerts a trouvé l’occasion de livrer une performance physique époustouflante qui fait de lui l’acteur à suivre ; Jacques Audiard ne s’y est pas trompé en le choisissant pour De rouille et d’os.



3/  Into the Abyss




  Le documentaire atypique de Werner Herzog émeut dès sa première séquence où sans qu’on s’y attende un intervenant s’effondre en faisant le récit d’une rencontre avec un écureuil sur un terrain de golf. En s’intéressant à une sordide affaire de triple homicide, le réalisateur allemand interroge avec une simplicité confondante l’essence de l’humanité, la fragilité de la vie. Tirés de seulement cinq heures de rushes, les magnifiques entretiens qui composent le métrage dressent un portrait sans concession du Texas en même temps qu’ils esquissent des personnages inoubliables aux histoires qui dépassent souvent la fiction. Car un des mérites, et non des moindres, de ce film passionnant de bout en bout  est de rappeler que le réel est une formidable source de récits.



2/ Les bêtes du Sud sauvage




   Le plaisir ressenti à la vision du premier film de l’américain Benh Zeitlin  tient en grande partie à ce qu’il illustre que cinéma indépendant et grandiose ne sont pas antinomiques. Cet hommage aux habitants du Bayou est traversé par un souffle extraordinaire : un combat quotidien pour la survie, perçu à travers les yeux de la fillette Hushpuppy qui est le plus beau personnage féminin de 2012, devient  une allégorie hyperbolique du domaine du conte de fées. En parvenant à canaliser l’énergie folle et débordante au cœur de son grand récit, Zeitlin fait preuve d’une maturité époustouflante qui en fait la révélation de l’année. Généreux et renversant, Les bêtes du Sud sauvage emporte tout sur son passage et laisse le cœur palpitant.



1/ Tabou



  Il suffit de quelques notes d’un sublime morceau au piano composé par Joanna Sà pour que l’envoûtement du métrage de Miguel Gomez commence.  D’ailleurs, le film mériterait sa place dans le classement ne serait-ce que par ce qu’il propose la meilleure bande originale de l’année, entre l’immortel « Be my baby » des Ronettes de Phil Spector (qui apparaît à l’occasion de deux scènes bouleversantes) et d’obscures pépites pop 60’s du même acabit. Mais si ce chef d’œuvre instantané figure en tête de liste, c’est qu’il invente le dispositif formel le plus stimulant de l’année dans sa deuxième partie, la plus belle façon de représenter les souvenirs qu’il m’ait jamais été donné de voir au cinéma. A la fois expérimental et limpide, ludique, Tabou est le miracle cinématographique de 2012, un sortilège artistique dont l’emprise dure bien après sa projection.

28/12/2012

The Hobbit vs L' Odyssée de Pi


   En cette période de fêtes deux « blockbusters » américains aux budgets colossaux se disputent le haut de l’affiche. D’un côté Le Hobbit : un voyage inattendu de Peter Jackson, premier volet d’une trilogie qui a coûté 500 millions de dollars ; de l’autre L’Odyssée de Pi et ses 120 millions de dollars. Soit pour les deux films un coût d’1 million de dollars la minute, justifié par le désir de faire voyager et rêver le spectateur auquel vient s’ajouter une ambition formelle commune. Si les deux métrages ont chacun leurs mérites, pour laquelle des deux aventures faut-il embarquer en priorité,  compte tenu du prix prohibitif du billet (comptez au moins 10 euros par personne pour une 3D à laquelle vous ne pourrez pas forcément échapper si vous voulez voir le film en version originale) ?



   Avec Le Hobbit Peter Jackson retrouve le monde d’ « heroic fantasy » de J.R.R. Tolkien qui avait fait sa renommée avec Le Seigneur des anneaux. Ce retour peut être perçu comme salutaire après la parenthèse d’un King Kong excessif et un Lovely Bones qui a peiné à susciter l’intérêt du public. Si Le Hobbit apporte au premier abord peu de nouveautés par rapport à l’univers exploré largement dans la trilogie précédente (en termes de cinéma), c’est avec un plaisir intact que l’on se lance dans un voyage  qui nous mène de la Comté tranquille des Hobbits  à des mines infestées d’Orques. Peter Jackson a fait appel à la même équipe que celle du Seigneur des anneaux pour la direction artistique du film, ce qui crée un esprit de cohérence remarquable entre les deux trilogies : les décors et les costumes sont tout simplement somptueux. Toutefois, et ce même si les effets spéciaux ont gagné de réalisme par rapport à la première trilogie, l’aspect composite du film pris entre acteurs de chair et de sang et créatures en images de synthèse n’est pas toujours convaincant : si Gollum reste aussi impressionnant visuellement, les séquences d’action manquent un peu d’élégance dans une esthétique trop proche du jeu vidéo. 



   Comme pour Peter Jackson avec Le Hobbit, L’Odyssée de Pi est l’occasion pour Ang Lee (Tigre et dragon, Le secret de Brokeback Mountain) de revenir au premier plan après un Hotel Woodstock passé plutôt inaperçu. Adaptation d’un best-seller du canadien Yann Martel, le film est le récit fantasmagorique par le héros éponyme de son passage périlleux de l’Inde à l’ Amérique. D’une grâce visuelle constante, le métrage d’ Ang Lee montre bien ce que Le Hobbit pouvait avoir d’un peu brouillon malgré certaines qualités esthétiques incontestables. Le réalisateur construit une série de tableaux tous plus splendides les uns les autres : une scène de naufrage époustouflante ou le plan d’un canot perdu dans une nuit étoilée sont parmi les  plus belles visions qui auront été offertes aux spectateurs cette année.



   Et la 3D me direz-vous ? Elle est utilisée au mieux dans L’Odyssée de Pi. Ang Lee joue de façon efficace avec la profondeur de champ, donne une impression de superposition de couches d’images qui correspond à merveille à l’atmosphère de récit extraordinaire du film et à des séquences psychédéliques entre rêves et hallucinations. Le réalisateur sait d’autre part jouer avec talent d’effets d’immersion, dans le cadre d’une scène de tempête ou d’affrontements avec des animaux sauvages qui gagnent en réalisme. 

   La 3D reste par contre très discrète dans le Hobbit, apportant finalement assez peu au film, la révolution technique centrale du film semblant plutôt être celle des 48 images par seconde. Déstabilisant durant les premières minutes, ce procédé dévoile tout son potentiel dans les nombreuses scènes peu éclairées (nuit autour de feux de camp, cavernes) où la fluidité accrue des images donne une impression de netteté saisissante. Malgré les nombreux avis contraires lus dans la presse, j’ai ressenti pour ma part que les 48 images par seconde constituent un gain de confort substantiel pour vivre l’expérience 3D.  



   Alors, quel verdict entre le film de Peter Jackson et celui d’Ang Lee ? Malgré une supériorité esthétique évidente de L’Odyssée de Pi plus maîtrisé, l’avantage (léger) est au Hobbit, dont le récit est finalement plus prenant. Le film d’Ang Lee est efficace dans sa première partie où il pose un univers fabuleux riche d’une multitude de récits, mais l’isolement du héros durant la deuxième partie évacue cette richesse de possibles en optant pour une aventure existentielle moins convaincante. Le métrage aspire à une réflexion sur la nature de la narration, mais s’avère un peu faible sur le thème, versant finalement dans un sentimentalisme souligné à grand renfort de larmes qui a du mal à émouvoir. 

   Le Hobbit affiche moins ses ambitions mais met en scène des personnages plus attachants, servis par un casting idéal : Martin Freeman s’impose avant tout comme une évidence en Bilbo proche de nous, pris entre son désir de confort et ses rêves d’aventure ; retrouver Ian Mckellen en Gandalf est un vrai bonheur et Richard Armitage confère au roi déchu Thorin le charisme nécessaire. La richesse des cultures et récits inventés par le linguiste Tolkien constitue une source d’émerveillement constant, à laquelle  Peter Jackson rend justice à travers ses fresques grandioses. A ceux qui trouvent que le développement de Bilbo le Hobbit en trois films est exagéré, je répondrai qu’à l’issue de la projection de son premier volet j’aurais été prêt  à suivre les pérégrinations de Bilbo, Gandalf et leur compagnie de nains pour encore bien plus que 6 heures.

Le Hobbit : 4 / 5

L' Odyssée de Pi : 3,5 / 5