26/01/2016

"Django Unchained" / "Les 8 Salopards" : Tarantino et la violence


Django Unchained : 3 / 5

Les Huit Salopards : 4 / 5

Un homme danse sur une chanson entrainante des années 70 avant d’arracher au rasoir l’oreille d’un autre. Deux ennemis se retrouvent attachés dans une cave, aux mains de sadiques. Une femme dans le coma, sur le point de se faire violer, reprend conscience et fracasse la tête de son agresseur à coups de porte. Les membres de jeunes femmes s’envolent suite à leur crash automobile avec un tueur psychopathe. La filmographie de Quentin Tarantino est ponctuée de scènes à la violence insoutenable, que le cinéaste a longtemps défendues par leur aspect esthétique. Son exploration du western, amorcée avec Django Unchained  et poursuivie avec Les Huit Salopards, ne lésine pas non plus sur les cadavres mais le cinéaste semble néanmoins vouloir y développer une réflexion plus poussée. Quelle serait alors l’éthique de la violence selon Tarantino ?


Pour la première fois chez son auteur, Django Unchained prenait en compte le traumatisme du spectateur faisant face à la cruauté. La mariée de Kill Bill, tout comme les héroïnes de la seconde partie de Boulevard de la Mort, étaient certes marquées, mais par une violence dont elles avaient été directement les victimes. Loin d’être un saint,  le chasseur de primes Schultz (Christoph Waltz) n’en était pas moins révolté par l’esclavage en vigueur dans le Sud des Etats-Unis à la veille de la guerre de Sécession. Spectateur de la mise à mort sauvage d’un esclave déchiqueté par des chiens, il était ensuite hanté par les images de la scène alors que s’établissait un accord forcé à l’amiable avec son bourreau, le propriétaire de plantation Calvin Candie (Leonardo DiCaprio). Tandis que Candie faisait mine de s’étonner de la réaction de révulsion de Schultz devant l’exécution de son esclave, Django (Jamie Foxx) lui avait répondu « Il n’est pas autant habitué aux américains que je le suis ». A la source des poussées de violence se trouverait donc selon Tarantino la culture américaine, l’histoire des Etats-Unis. Rien d’étonnant alors à ce que le chef des américains vengeurs envoyés pour tuer les nazis dans Inglorious Basterds exige des scalps pour motiver ses troupes.


Qu’est-ce qui différencie Schultz des natifs de son pays d’adoption ? L’allemand sait se montrer impitoyable aussi, mais agit dans le cadre de la loi. Les exécutions qu’il enchaîne peuvent paraître sommaires, mais elles sont justifiées par les autorisations gouvernementales qu’il porte sur lui. Schultz gagne simplement sa vie en traquant les criminels et si son code de conduite n’est pas sans ambivalence, le personnage finit sans mal par incarner la civilisation et la culture en contraste avec l’environnement dans lequel il évolue. Tandis qu’il est un des personnages les plus attachants de la filmographie de Tarantino, Candie en est à l’opposé un de ses plus abjects. Dans un effet de miroir inversé par rapport à Schultz, le propriétaire sudiste se voudrait un représentant de la haute culture, mais n’est en réalité qu’un usurpateur. Il exige qu’on l’appelle « Monsieur » mais ne parle pas français, nomme un de ses esclaves D’artagnan mais ignore jusqu’au nom d’Alexandre Dumas.


C’est finalement le manque de culture de Candie qui cause sa perte lorsqu’il exige par la coutume que Schultz lui serre la main sous peine de tuer la femme de Django qui a fait l’objet de leur transaction. La coutume ne peut faire loi, et ce travestissement est la porte ouverte aux règlements de compte sanglants qui forment le dernier acte de Django Unchained. On en revient alors à une violence décomplexée, et ce retour constitue une véritable déception à la vision du film, comme un retour à un stade que Tarantino semblait avoir dépassé. La violence de l’esclavage peut-elle justifier le massacre vengeur des classes qui en ont profité, décrit comme une catharsis par le cinéaste ? Pas sûr. 


Avec Les Huit Salopards, le cinéaste signe cependant un western bien plus posé que son précédent opus, et impose même un changement de rythme dans sa filmographie. Signe de rupture, l’éclectisme propre aux compilations qui servent habituellement de bandes sons à ses métrages laisse ici à quelques exceptions près la place à une partition originale composée par Ennio Moricone. Si l’ouverture du film et ses plans de paysages enneigés majestueux évoquent le style opératique de Sergio Leone, c’est en fin de compte de la version de The Thing de John Carpenter, aussi mise en musique par Moricone, que le cinéphile Tarantino s’inspire le plus ici. Le cadre des Etats-Unis de l’après guerre de Sécession y sert de terreau fertile à une paranoïa qui prend toute son ampleur dans le décor réduit d’une diligence puis d’une mercerie.


Moins ébouriffante que par le passé, l’écriture de Tarantino se montre cependant toute aussi brillante dans un système répétitif qui remet sans cesse en question l’identité des personnages et la véracité de leurs affirmations. Par rapport à Django Unchained, Les Huit Salopards montre l’inefficacité de la justice par la loi. Pour les salopards éponymes du métrage, ruser par rapport aux restreintes imposées par le droit est un art dans lequel ils sont passés maîtres. Afin de tuer, on s’arrange pour provoquer une situation de légitime défense ou on opère discrètement par l’intermédiaire d’un poison qui fait prendre au film des allures de roman à énigme à la Agatha Christie.


L'entente semble d’autant plus difficile à atteindre entre les personnages des Huit Salopards que le passé sanglant est toujours nimbé d’incertitudes. Alors que le nordiste John Ruth (Kurt Russell) accuse l’ancien membre d’une milice sudiste (Walton Goggins) d’avoir massacré femmes et enfants, ce dernier s’offusque et évoque la propagande mensongère de Washington. Il répond par le récit de l’incendie provoqué par le « héros » nordiste Warren (Samuel L. Jackson, impérial) dans lequel ont péri les soldats des deux camps, face obscure et extrémiste de celui qui était perçu jusqu’alors comme un exemple à suivre, reconnu comme un pair par Abraham Lincoln. Dans ce monde de faux semblants, comment ramener la paix sociale ?


Tarantino répond en introduisant une figure de bouc émissaire, avec toute l’ambivalence que cela induit  car on ne saura jamais exactement quel a été son crime. Il n’est pas innocent que le générique de début se fasse sur un long travelling descendant d’un Christ tandis que le film se clôt sur un mouvement ascendant inverse vers la victime du sacrifice ; on laisse alors les personnages survivants à évoquer un idéal d’harmonie et de fraternité très lointain, aux antipodes du bain de sang auquel nous venons d’assister. « Il n’y en a pas beaucoup qui reviendront à la maison » chante Roy Orbison en guise de conclusion mélancolique, comme un constat d’échec. Pour les salopards, pas de salut ni de rédemption possibles. 

08/01/2016

2015 en 10 films

10 / Le fils de Saul



Pour son premier long métrage, le hongrois Lazslo Nemes a relevé le pari risqué d’une immersion dans l’horreur d’Auschwitz. Le résultat est à la hauteur de cet ambitieux projet. D’une maîtrise formelle impressionnante, Le Fils de Saul donne à réfléchir sur ce que peut être la résistance à la déshumanisation des camps d’extermination, au niveau collectif et individuel.


9/ Foxcatcher



Inspiré d’un fait divers qui a marqué la fin des années Reagan, le film de Bennett Miller dépasse la simple reconstitution pour devenir une fable d’essence américaine. Le pouvoir de l’argent et la course au succès ont rarement trouvé une illustration plus terrifiante que dans ce thriller psychologique. Miller sait poser une ambiance inquiétante, à la lisière du fantastique, et dirige de main de maître Channing Tatum, Steve Carrell et Mark Ruffalo, tous les trois extraordinaires.


8/ L’homme irrationnel



Très bon cru cette année pour Woody Allen, qui a su livrer une nouvelle fois une relecture réjouissante de Crime et Châtiment qui avait déjà nourri Crimes et Délits et Match Point. Pour cette dernière variation à la noirceur délicieuse le cinéaste new-yorkais alterne avec maestria comédie et drame. Le charme irrésistible de Joaquin Phoenix et Emma Stone achèvent de faire de L’homme irrationnel un des opus les plus aboutis de son prolifique auteur.


7/ Les chansons que mes frères m’ont apprises



La sino-américaine Chloe Zhao donne tout son sens au concept de cinéma indépendant américain en nous proposant une plongée dans une réserve amérindienne. A travers le récit de la vie au jour le jour d’un frère et d’une sœur, cette fiction documentaire et politique illustre la situation dramatique dans laquelle se trouvent les natifs américains tout en nous présentant aussi quelques sublimes lueurs d’espoir. Passé un peu inaperçu lors de sa sortie,  toujours sans distributeur aux Etats-Unis, Les Chansons que mes frères m’ont apprises est un film à découvrir d’urgence.


6/ Mustang



Le film de Deniz Gamze Ergüven a séduit aussi bien la critique que le public, engrangeant 450 000 entrées. Et en effet difficile de ne pas être touché par l’histoire de ces jeunes beautés turques qui se voient privées de leur liberté par une société patriarcale et conservatrice. Si certaines scènes évoquent la mélancolie de Virgin Suicides, c’est bien l’énergie de Bande de filles qui habite plutôt ce magnifique film engagé.


5 / Taxi Téhéran



Comment continuer à être un artiste malgré la censure de son pays ? C’est la question que doit se poser au quotidien l’iranien Jafar Panahi, interdit de réaliser ou de quitter son pays depuis 2010, et à laquelle il a répondu de façon éclatante avec Taxi Téhéran cette année. Se faisant passer pour un chauffeur de taxi, le cinéaste s’est mis en scène et a tourné clandestinement une œuvre hybride et ludique où documentaire et fiction sont entremêlés. On ne peut rêver plus beau pied de nez aux autorités iraniennes que ce film brûlot qui fait se côtoyer harmonieusement gravité et burlesque.


4/ Star Wars : le Réveil de la Force



C’est peu dire que la suite des aventures de Luke Skywalker, Han Solo et Leia était attendue par une génération de fans qui en avaient rêvé depuis leur enfance. Au final, J. J. Abrams a livré un blockbuster qui ne révolutionne pas la saga créée par George Lucas mais dont la forme est quasiment irréprochable. On est conquis par une galerie de nouveaux personnages tous bien dessinés, qu’on est impatients de retrouver dans les futurs épisodes.


3/ Notre petite soeur


Après Still Walking, I Wish : nos vœux secrets et Tel père, tel fils, Hirokazu Kore-eda signe une nouvelle fois un « feel good movie » d’une beauté bouleversante. Le regard profondément bienveillant du cinéaste japonais sur ses personnages, sa mise en scène précise et délicate font des merveilles dans un métrage à la douceur rare et précieuse. Ce n’est qu’à regrets, les larmes aux yeux, que l’on quitte la communauté attachante de femmes dont on a partagé le quotidien enchanté dans Notre petite sœur.


2/ Vice-Versa



Depuis leurs débuts, les studios Pixar se sont distingués par leur capacité extraordinaire à nous émouvoir. Rien d’étonnant donc à ce que leur dernier né soit l’expérience de cinéma vécue le plus intensément cette année. On ressort de cette catharsis complètement vidés, mais surtout admiratifs face à la puissance d’imagination de Pete Docter et ses scénaristes qui ont transformé brillamment le cerveau d’une adolescente en territoire d’aventures spectaculaires. 


1/ Les Mille et Une  Nuits



Comment faire suite au splendide Tabou, sacré meilleur film de 2012 sur ce blog ? Le portugais Miguel Gomes n’a proposé rien de moins qu’une fresque à l’échelle nationale. Il est facile de se perdre dans les trois volets touffus de ces Mille et Une Nuits, le cinéaste laissant au spectateur le travail d’établir le lien entre les différents épisodes réalistes ou fantasmagoriques qui composent son œuvre. Fort heureusement Gomes est un raconteur et un créateur de formes hors pair, ce qui rend son film somme l’objet de cinéma le plus passionnant de l’année.

27/12/2015

Star Wars - Le Réveil de la Force : la Force est puissante chez J.J. Abrams

4 / 5

Alors que l’auteur de ces lignes peut regretter la panne d’idées originales dans le cinéma hollywoodien à grand spectacle, son honnêteté intellectuelle l’oblige à avouer qu’il trépignait d’impatience quelques semaines avant la sortie du nouveau Star Wars. Sans doute parce qu’il caressait l’espoir de ressentir le même émerveillement enfantin qu’à la découverte d’Un nouvel espoir, de L’empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Des années plus tard, la prélogie, vue au cinéma pourtant, avait été une toute autre histoire. Il y avait bien des scènes d’action grandioses, mais l’humour souvent désolant, les dialogues peu inspirés sinon ridicules et  la fadeur des personnages gâchaient le spectacle. Tandis que le sens de l’aventure faisait le sel de la trilogie originale, les “prequels” paraissaient une longue explication des origines pas nécessairement désagréable mais dispensable. Après cette déception, pourquoi s’enthousiasmer à nouveau ? D’abord, la présence de J.J. Abrams à la tête du projet inspirait la confiance ; son “reboot” de Star Trek avait prouvé qu’il était capable de mener des aventures intergalactiques comme il se doit. Et puis, c’était au moins l’occasion de retrouver Luke, Leia, Han et toute une bande de personnages qui avait peuplé des rêves d’enfants. Nostalgie, quand tu nous tiens…


Pour les retrouvailles avec les héros iconiques de la trilogie originale, il faudra cependant attendre. Le texte introductif nous apprend que Luke Skywalker a disparu, et est recherché par la Rébellion et le Premier Ordre, formé sur les restes du défunt Empire. Le plan conduisant à lui est confié au droïde BB8 après une attaque qui évoque fortement la séquence d’ouverture d’ Un Nouvel Espoir. Ajoutons que le petit robot présente beaucoup de similitudes avec R2D2 et que la planète désertique sur laquelle il se retrouve abandonné a des allures de Tatoïne, et on pointe vite ce qui peut constituer le défaut principal du film, l’effet de redite par rapport aux épisodes précédents. J.J. Abrahams et ses scénaristes ne s’en cachent pas, assument la référence jusqu’à la planète Starkiller, réplique puissance 10 de l’Etoile de la Mort du film de George Lucas. Fallait-il en passer par là pour retrouver l’esprit de Star Wars ? En tous cas la réussite du film tient  à dépasser cet écueil pour s’imposer comme le digne successeur des épisodes 4, 5 et 6.



La séduction de Star Wars : le Réveil de la force s’opère en premier lieu par son esthétique. L’abandon des fonds verts pour les décors réels et la prédilection pour les effets physiques des cascades, maquillages et automates donnent au film une chair et une texture qui manquaient cruellement aux épisodes 1, 2 et 3. La mise en scène dynamique d’Abrams fait des merveilles dans les scènes d’action percutantes, qu’il s’agisse de poursuites de vaisseaux ou de duels au sabre laser. Mais si ces scènes sont le clou du spectacle, c’est bien l’ensemble du film qui est habité par une énergie faisant filer ses deux heures quinze à une vitesse éblouissante. Le récit rondement mené, aux enjeux simples mais efficaces, est agrémenté de dialogues à la vivacité réjouissante qui doivent sans doute beaucoup au retour de Lawrence Kasdan au scénario après L’empire contre-attaque et Le retour du Jedi. On retrouve le même dosage miraculeux de légèreté et de gravité que dans ces épisodes, pour aboutir une nouvelle fois au cinéma de divertissement à son meilleur.



Et les personnages tant aimés, que sont-ils devenus ? Ne sont-ils plus que l’ombre d’eux-mêmes ? Chaque réapparition est à la fois attendue et redoutée, mais suivie d’un soupir de soulagement. Oui, ils sont bien tous là, trente ans plus tard, à la fois fidèles au souvenir qu’on avait d’eux et changés par le temps qui a passé. La nouvelle génération se montre quant à elle largement à la hauteur. Oscar Isaac apporte son charisme au pilote Poe Dameron en quelques scènes, John Boyega est attachant en apprenti héros. La ressemblance entre Darth Vader et Kylo Ren pouvait faire craindre un antagoniste écrasé par son prédécesseur, mais le personnage gagne en complexité au fil du film pour devenir un des « méchants » les plus réussis de ces dernières années.  Et la lumineuse Rey, personnage central au même titre que l’a été Luke Skywalker, confirme après la Furiosa de Mad Max : Fury Road que les personnages féminins peuvent avoir un bel avenir dans les « blockbusters » si on leur en laisse la possibilité. La qualité première de Star Wars : le Réveil de la force est d’introduire admirablement ces nouveaux personnages qu’on est prêts à suivre des heures durant, passionnés par leurs destins.



L’intérêt pour Star Wars est donc relancé de très belle façon, et c’est confiant que l’on attend le prochain volet qui devrait répondre aux questions laissées en suspens à la fin de cet opus. Néanmoins espérons que ce nouveau souffle résiste à l’exploitation intensive de la franchise à laquelle Disney nous prépare. Entre Rogue One : A Star Wars Story dont la sortie est prévue fin 2016 et un projet en développement sur la jeunesse de Han Solo, le géant américain devrait prendre garde à ne pas provoquer un effet de lassitude comparable à celui des productions Marvel Studios. Au risque que les premières notes du thème introductif de John Williams ne suscitent plus aucune excitation.

12/12/2015

Jessica Jones : la face sombre et engagée de Marvel

3,5 / 5

Comme on a pu le voir il y a quelques mois, le bilan des adaptations Marvel au cinéma pour 2015 est franchement moyen. Il était en fait prévisible qu’une lassitude s’installe face aux exploits un rien répétitifs et interchangeables d’Iron Man, Captain America, Thor et consorts. La prépondérance de l’action sur la caractérisation des personnages crée au final une impression de blockbuster vide, sans aucune âme. Dans ce contexte, la très bonne série Daredevil proposait un changement de rythme salutaire, et on attendait avec impatience la seconde adaptation de Marvel pour Netflix. Sans atteindre complètement le niveau de réussite de son aînée, Jessica Jones reste plus que convaincante mais nous amène à nous poser une question. Peut on encore rattacher cette série au genre super-héroïque?


Avec Daredevil, on était déjà dans un univers réaliste de polar urbain bien distinct de ceux dans lesquels évoluent les superhéros Marvel sur grand écran. Malgré cet environnement, la série de Drew Goddard et Stephen D. Knight répondait encore aux codes du récit d’origines de héros masqué, entériné par l’introduction du costume du protagoniste éponyme en fin de première saison. La série de Melissa Rosenberg pose d’abord une ambiance de film noir assez proche de Daredevil ; Jessica Jones commente en off son travail de détective privée, qui consiste en majeure partie à prendre des photos d’adultères ou à rechercher des personnes disparues. Le premier épisode nous permet de nous familiariser avec le quotidien de l’héroïne campée par une Krysten Ritter impeccable, oscillant entre force et fragilité.

Jessica est misanthrope, boit beaucoup et a une vie sexuelle décomplexée. Libre de ton et mature, Jessica Jones est en fait une adaptation fidèle de l’esprit original du comics Alias de Brian Michael Bendis et Michael Gaydos dont elle est tirée, créée pour la ligne MAX pour adultes de Marvel. Au cas où un doute planerait encore sur le public auquel s’adresse cette série Netflix, le final saisissant de macabre du premier épisode met les choses au clair. Toutes proportions gardées, Marvel nous livre avec Jessica Jones un thriller psychologique aux accents horrifiques.



Paranoïa, violences et traumatismes, tels sont les thèmes principaux d’un récit dont le point central est un antagoniste qui provoque à la fois l’angoisse et la fascination. Incarné par un David Tennant à la présence exceptionnelle, Kilgrave est doté d’un pouvoir dont la composante terrifiante n’a pas échappé aux auteurs de Jessica Jones. Comme pour le Wilson Fisk de Daredevil, on prend pleine mesure de l’avantage considérable que constitue un long format pour le développement de "méchants" qui écrasent sans effort ceux de l’univers cinématographique Marvel.

La présence prépondérante de Kilgrave dès le début de la série assure une belle cohérence à ses treize épisodes, mais  constitue malheureusement aussi sa limite. Jessica Jones pose peut-être ses enjeux dramatiques un peu trop tôt et ses ressorts narratifs en viennent à se répéter à la longue. Devant quelques intrigues secondaires peu convaincantes, surtout une construite autour d’une voisine de Jessica insupportable, on se dit que la série aurait gagné à être plus brève.



Loin d’être parfaite, la série de Melissa Rosenberg n’en remplit pas moins largement son contrat. La construction de l’univers Marvel Netflix, plus terre à terre que son pendant cinématographique, se poursuit avec l’introduction de personnages secondaires charismatiques tels que Luke Cage, qui aura droit à sa série l’année prochaine, et Patsy Walker, destinée à devenir l’héroïne Hellcat. Si un projet comme Les défenseurs, qui réunira à terme tous les héros de cet univers, peut faire redouter une perte de finesse d’écriture et de caractérisation, la tonalité intimiste est du plus bel effet sur Daredevil et Jessica Jones.



Qu'en est-il de la promesse d’une héroïne forte, dont l’univers Marvel est cruellement en manque ? Jessica Jones ne déçoit pas non plus de ce côté, et se permet même un discours “girl power”.  Les victimes de la violence dans la série sont en effet principalement les femmes, et les deux héroïnes traumatisées en ont fait les frais. Jessica est hantée par une domination passée qui l’a poussée à commettre l’irréparable, Patsy s’isole chez elle, enfermée à double tour. On ne peut être ensuite qu’ exaltés par le récit de la trajectoire ascendante de ces femmes, leur refus de vivre dans la peur et leur défense des opprimés. Après le très plaisant Agent Carter, Marvel se risque donc une nouvelle fois avec succès au féminisme en marge des grands écrans, où s’écrit un avenir moins balisé et d’autant plus stimulant.


21/11/2015

Le fils de Saul : résistances à Auschwitz


4 / 5

Pour son premier long métrage, le hongrois Laszlo Nemes n’a pas pris la voie de la facilité. Si faire une fiction se déroulant dans le camp d’Auschwitz pose déjà des problèmes de représentation évidents, le cinéaste trentenaire ne s’arrête pas à cette difficulté. En choisissant de construire un récit autour des Sonderkommandos, les déportés juifs chargés d’assister les nazis dans leur travail d’extermination, Nemes se place au cœur de l’horreur de la Shoah. Nul doute que l’ambition du projet lui a permis d’être sélectionné à Cannes, mais cette exposition était à double tranchant. L’échec du film n’en aurait été que plus retentissant. Le grand prix est au contraire venu saluer un des paris esthétiques les plus courageux du festival, relevé haut la main.


Le fils de Saul n’est pas le premier film à traiter des camps de concentration nazis. Qu’ajouter aux documentaires d’Alain Resnais et Claude Lanzmann et à l’émouvant Liste de Schindler ? Par rapport au mélodrame de Steven Spielberg, Laszlo Nemes se distingue en refusant le principe d’un récit de survivants pour nous confronter sans échappatoire à la mort industrialisée au cœur d’Auschwitz.

Embarqué aux côtés de Saul nous le voyons dès la première séquence accompagner un groupe de déportés aux chambres à gaz. Le réalisateur nous épargne l’image du massacre, nous laissant aux portes des chambres avec les Sonderkommandos, mais les cris des victimes paniquées se font bel et bien entendre, de plus en plus intenses. Face à cette monstruosité il y a le visage de Saul presque impassible.


Alors qu’on assiste ensuite au nettoyage machinal des lieux par les Sonderkommandos se pose la question de la déshumanisation de ses hommes qui côtoient la mort au quotidien. Cependant un élément vient faire grain de sable dans cette macabre routine. Un enfant s’accroche encore à la vie de sa respiration faible et haletante. D’abord agglutinés atour du petit corps, les hommes sont assez vite renvoyés à leur tâche par un SS qui achève le garçon. C’est autour de cette exécution, filmée à distance du point de vue de Saul, que Nemes va nous montrer ce qui peut rester d’humanité face à l’horreur.

Le fils de Saul fait se rencontrer deux formes de résistance. Il y a d’abord celle qui appartient à l’Histoire, la tentative de rébellion armée des Sonderkommandos qui s’organise au second plan et dans laquelle Saul va se retrouver impliqué. Mais il y a surtout la quête individuelle du protagoniste pour enterrer dignement le corps de l’enfant. En créant une dynamique de conflit entre ces deux objectifs, Nemes se dégage de l’héroïsation conventionnelle des films historiques. Mais si un des ses compagnons reproche à Saul d’abandonner les vivants pour les morts, on aurait tort de réduire les motivations de ce dernier à une folie obsessionnelle morbide.



Tout au long de son film, Laszlo Nemes installe un trouble autour de l’identité de Saul, ne nous livre les éléments sur sa vie avant son arrivée au camp qu’avec parcimonie. L’enfant mort est-il vraiment son fils comme il le prétend ? Cette certitude importe moins que son projet par lequel il affirme l’inefficacité du processus de déshumanisation mis en place par les SS qui parlaient de « pièces » pour faire référence aux cadavres. Par sa tentative d’offrir un service funéraire à un enfant, Saul honore ce mort tout en se retrouvant pour lui-même une identité qu’il avait perdue au fil de sa détention à Auschwitz.

Au-delà de son récit fort et emprunt d’humanité, Le fils de Saul impressionne par son esthétique. Nemes, qui a fait ses armes en tant qu’assistant du brillant formaliste Bela Tarr, parvient à retranscrire l’effroi des camps de concentration sans tomber dans l’obscénité. Entre flous, bord cadres et hors-champs, le cinéaste nous dévoile les bribes de l’usine de mort en laissant le reste au travail de notre imagination. On est happés par le magma sonore du film, où l’on perçoit des bribes de conversations dans diverses langues, ainsi que des chuchotements et des cris.



On saura gré à Nemes de ne pas avoir opté pour une esthétique facile d’immersion pseudo-documentaire avec caméra tremblante, mais de composer savamment les cadres dans les longs mouvements en plans séquence qui composent son film. La séquence hallucinante où Saul cherche un rabbin de nuit dans le chaos d’une foule sur le point d’être brûlée par les nazis rappelle les visions infernales de Jérôme Bosch. Face à de tels tours de force, on ne peut qu’applaudir la maîtrise de ce premier film qui se montre à la hauteur esthétique et morale de ses ambitions.