Le palmarès
des Césars 2013 a été pour le moins décevant, le couronnement prévisible d’ Amour
de Michael Haneke et de son « grand sujet » allant jusqu’à un grand
chelem (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleurs acteurs et meilleur
scénario) qui a laissé peu d’espace à ses pauvres concurrents pourtant souvent
supérieurs à mon goût. Réjouissons-nous alors que le seul film qui puisse
prétendre à une concentration pareille de prix aux Oscars soit le très
sympathique « feel good movie » Happiness Therapy ; là
où Amour manque cruellement de chaleur humaine et devient éprouvant plus
qu’émouvant malgré la présence bouleversante de ses acteurs vieillissants, le
long métrage de David O. Russell a l’avantage de regorger d’amour pour ses
protagonistes tout en évitant les lieux communs. Sans présager des résultats de
la cérémonie, voici mon choix pour les Oscars 2013 en accord avec la
présélection des nominés par l’académie (malgré quelques oublis de taille sur
lesquels je reviendrai en temps voulu).
Meilleure musique / Meilleurs effets spéciaux / Meilleure photographie
En
l’absence étrange parmi les nominés de Ben Zeitlin et Dan Romer qui ont signé
pour Les Bêtes du Sud sauvage la bande originale la plus galvanisante et
la plus mémorable de l’année, le prix
revient à Mychael Danna qui a su trouvé le contrepoint parfait à l’univers
fantastique de L’ Odyssée de Pi. Le film d’Ang Lee, d’une perfection
technique et esthétique qui laisse sans voix, mérite aussi largement d’être
récompensé pour ses effets spéciaux et sa photographie. Expérience visuelle
éblouissante, L’Odyssée de Pi constitue de loin la proposition de cinéma
en 3D la plus stimulante à ce jour, l’immersion fonctionnant à merveille lors
d’un naufrage spectaculaire, de scènes de confrontations tendues avec un tigre
sauvage ou d’incursions psychédéliques dans les rêves et l’inconscient.
Meilleur montage
Si le Golden Globe et le César du meilleur film
étranger décernés à Argo me paraissent un peu exagérés, il est
indéniable que le montage du film est d’une efficacité redoutable et justifie
une récompense. Trois séquences en témoignent de la plus belle façon . La
première scène du métrage décrit avec un réalisme bluffant la prise de
l’ambassade américaine de Téhéran en mêlant habilement images d’archive et reconstitution
cinématographique ; la présentation à la presse du scénario du film dont
la préparation est une couverture pour le sauvetage des diplomates américains est plus tard montée en parallèle de
plans sur les diplomates en Iran, et le propos kitsch du film de
science-fiction se transforme en discours défendant la liberté et la
démocratie : enfin, le suspense au
cœur de la séquence d’évasion finale basée sur un montage parallèle complexe
entre poursuivants, poursuivis et acteurs cruciaux du plan aux États-Unis, est
à couper le souffle.
Meilleure adaptation
Tony
Kushner a réussi avec un talent indéniable à rendre limpides toutes les
tensions politiques autour et le processus tortueux qui a abouti au passage du
13ème amendement dans Lincoln, mais le prix du cœur revient
au scénario de Happiness Therapy. L’écriture tout en finesse du métrage
de David O. Russell permet de dépasser
les clichés de la comédie romantique pour mieux mettre en relief les
fêlures de personnages à la recherche
d’un équilibre, d’un bonheur qui leur échappe. En dépit d’une intrigue
classique, le film se montre souvent inattendu, nous invitant à la découverte
progressive de personnages au comportement imprévisible mais finalement proches
de nous. A la fois hilarant et touchant, Happiness Therapy est ce que
l’Amérique a produit de plus attachant cette année.
Meilleur scénario original

Les récompenses reçues par Quentin Tarantino pour Django
Unchained laissent présager d’une deuxième statuette pour le meilleur
scénario original 13 ans après Pulp Fiction. Si le dernier film du
réalisateur-scénariste est plutôt bon et traversé par des moments de brillance,
on y retrouve cependant à mon goût le manque de discipline irritant qui était
déjà présent dans Inglorious Bastards : des dialogues tirés jusqu’à
l’épuisement, une caractérisation des personnages un peu sommaire et une durée
excessive. La première partie de Django Unchained est ainsi d’une très
bonne tenue, pour qu’ensuite le film perde progressivement de son énergie et
devienne statique lors d’un dîner interminable où Tarantino nous ressort ses
mêmes trucs de scénariste (parmi lesquels le placement de la référence
culturelle). La construction du
scénario de Django Unchained est donc tout sauf exemplaire, et on
préférera récompenser pour une deuxième fois Mark Boal (déjà oscarisé pour Démineurs)
pour Zero Dark Thirty. Après la guerre en Irak le
journaliste-scénariste a renoué avec la réalisatrice Kathryn Bigelow pour
traiter de la traque d’Oussama ben Laden. Organisant avec une maestria
impressionnante les étapes de la poursuite de ben Laden, Boal a construit un
récit passionnant et terrifiant qui expose sans concession les méthodes
contestables de la CIA mais qui s’offre surtout comme une aventure humaine
éprouvante, celle d’une femme qui a consacré dix ans de sa vie à la poursuite
du chef d’ Al-Qaida. Multipliant les points de vue en suivant les différents
acteurs qui gravitent autour de la protagoniste centrale, Zero Dark Thirty
est d’une richesse narrative qui force le respect.
Meilleur acteur dans un second rôle

Dans
cette catégorie, il convient de saluer les prestations centrales de Christoph
Waltz pour Django Unchained et Philip Seymour Hoffman pour The Master.
La logorrhée de Waltz en chasseur de prime intellectuel allemand dans le film
de Tarantino est certes prétexte à un verbiage de l’auteur devenu remplissage
agaçant, mais l’humanisme ambigu du personnage est finalement incarné à
merveille par l’acteur qui nous avait fait trembler dans Inglorious Bastards ; quant à Hoffman, il est remarquable en
figure de gourou complexe, tour à tour charismatique et ridicule, et campe le
négatif parfait du personnage principal de The Master. Avec Happiness
Therapy, Robert De Niro aura pour sa part trouvé un de ses rôles les plus
émouvants, celui d’un père à la fragilité dissimulée qui essaie tant bien que
mal de garder un lien avec son fils. Mais l’Oscar du meilleur second rôle
masculin revient à l’admirable Tommy Lee Jones en sénateur républicain
anti-esclavagiste dans Lincoln : si son temps de présence à l’écran
représente peut-être un quart du film, ces quelques scènes suffisent pour en
faire la figure la plus marquante du film derrière Lincoln.
Meilleure actrice dans un
second rôle
Amy Adams et Sally Field ont toutes deux incarné avec
une grande justesse des femmes d’hommes de pouvoir : la façon dont Amy Adams en femme du gourou reprend le contrôle sur son mari influencé par la
bestialité et l’immaturité du héros de The
Master est stupéfiante, et le mélange de fragilité émotionnelle et de force
de caractère de Mary Lincoln trouve sa cohésion dans l’interprétation de Sally
Field. Cependant l’Oscar revient à Anne Hathaway dont la performance est
extraordinaire d’intensité dans l’intéressant mais inégal Les misérables.
L’actrice y interprète la chanson phare de la comédie musicale (« I
dreamed a dream ») pour une efficacité maximale obtenue grâce à un
choix de mise en scène d’une simplicité confondante : faire surgir
l’émotion dans un gros plan sur l’actrice submergée par le cri de désespoir de
Fantine.
Meilleur acteur

Dans
cette catégorie, plusieurs écoles s’opposent : d’un côté, la prestation de
« showman » ultime de Hugh Jackman dans Les misérables ;
de l’autre, les partitions sobres et réalistes de Bradley Coorper et Denzel Washington ;
et enfin, les transformations hallucinantes de Daniel Day-Lewis en Lincoln
vieillissant et fatigué et de Joaquin Phoenix en individu inquiétant, homme
enfant bestial. La statuette revient à Phoenix, tant le personnage qu’il
incarne aura été la figure masculine la plus originale et la plus mémorable du
cinéma américain cette année. Baladant sa silhouette d’une maigreur
inquiétante, Freddie Quell reste un mystère, un personnage dont on ne saura
jamais s’il est fou, innocent ou manipulateur. Phoenix lui confère une
animalité et une sauvagerie sidérantes, sa présence même étant la source d’une
tension palpable. Le visage grimaçant que l’acteur porte comme un masque tout
au long de The Master peut être perçu comme un excès, un cas limite du
« method acting », mais son pouvoir expressif est incontestable.
Meilleure actrice
De
Quvenzahné Wallis à Emmanuelle Riva, toutes deux formidables, l’académie aura
eu le mérite de sélectionner un très large spectre générationnel pour cette
catégorie. Bien que la réussite de Zero Dark Thirty tienne pour beaucoup
à l’interprétation subtile de Jessica Chastain, c’est Jennifer Lawrence qui
mérite les honneurs. Il ne s’agit pas ici de couronner uniquement sa
performance dans Happiness Therapy, où elle forme avec Bradley Cooper le
couple le plus crédible depuis celui formé par Jim Carey et Kate Winslet dans Eternal
Sunshine of a Spotless Mind. Il convient surtout de saluer le talent
protéiforme d’une actrice surdouée qui parvient à marquer les esprits aussi
bien dans les films indépendants que dans les
« blockbusters » :
Jennifer Lawrence incarne avec la même force de conviction la jeune
fille chef de famille de Winter’s Bone, la mutante métamorphe de X-Men :
le commencement et l’héroïne d’action volontariste de Hunger Games.
Meilleur réalisateur

L’omission de Paul Thomas Anderson dans cette
catégorie est à mon sens une injustice inexplicable de la part des membres de
l’académie. Certes, The Master est un film déroutant, bien plus que son
précédent métrage There Will Be Blood qui avait bénéficié des
nominations de meilleur film et meilleur réalisateur en 2008. Il n’empêche que
le dernier film d’ Anderson représente un aboutissement formel pour le
réalisateur et est de loin le film américain le mieux mis en scène de l’année. Entre les gros plans sur les
visages parmi les plus magnifiques qu’il ait été donné de voir au cinéma et des
plans séquence d’une beauté et d’une tension extraordinaires (que l’on pense
seulement au travelling qui suit la fuite de Freddie en moto dans le désert), The
Master est un pur film de mise en scène. Ce favori étant absent, la
statuette reviendra au Lincoln de Spielberg qui nous aura comme à son
habitude proposé quelques images marquantes (la scène de bataille inaugurale,
le rêve de Lincoln ou le parcours lugubre d’un champ de cadavres).
Meilleur film
Au
risque de me répéter pour ceux qui lisent régulièrement mes articles, Les
bêtes du Sud sauvage a été l’œuvre cinématographique américaine la plus
forte de l’année. Le film le moins cher des Oscars (2 millions de dollars)
compense cette économie réduite par une énergie de tous les instants et une
ambition démesurée. A la fois hymne au courage d’une communauté de marginaux de
la société et divertissement spectaculaire, le premier long métrage de Benh
Zeitlin est une aventure artistique qui emporte tout sur son passage.