27/08/2014

Sils Maria : le vertige des rôles

4 / 5

Les films sur les actrices ne manquent pas dans l’histoire du cinéma, témoignages de la fascination qu’elles exercent sur les cinéastes. On peut citer parmi d’autres les chefs d’œuvre Eve de Joseph Mankiewicz ou Opening Night de John Cassavetes. Sils Maria s’inscrit dans cette tradition, et on peut se demander ce qu’Olivier Assayas peut apporter de neuf à un thème exploré brillament ailleurs. Le réalisateur nous en livre cependant ici une variation captivante, en prise avec le monde contemporain.


Autrefois jeune première, Maria Enders (Juliette Binoche) est confrontée soudainement à son statut de star vieillissante. Elle doit non seulement faire face à la mort de l’auteur de la pièce qui l’a révélée au public, mais se voit aussi proposer par une metteur en scène en vue le rôle de la femme mûre dans une nouvelle production de l’œuvre. Peu à peu, au fur et à mesure des répétitions avec son assistante (Kristen Stewart) qui lit le rôle qu’elle avait tenu jeune, Maria développe une résistance à jouer un personnage qu’elle avait méprisé dans sa jeunesse.

A partir de ce dispositif de jeu de rôles, Sils Maria installe une atmosphère troublante où la frontière entre réalité et fiction est mince. Dans quelle mesure le texte répété par les personnages reflète-t-il les conflits latents dans leur relation ? Assayas refuse de livrer une réponse toute faite, et se repose plutôt sur le jeu ambivalent de deux actrices exceptionnelles. Binoche nourrit évidemment son personnage de son expérience de star internationale, tandis que Stewart trouve l’occasion idéale de se détacher de son personnage de Twilight en donnant corps aux frustrations d’une assistante fatiguée de jouer les faire-valoirs.



Assayas multiplie les jeux de miroir et apparences trompeuses, nous démontrant comment tout est affaire d’image à l’ère des réseaux sociaux. Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz), la jeune actrice reprenant le rôle de Maria dans la pièce, est le produit de ce phénomène, omniprésente sur internet mais profondément insondable, tour à tour idiote junkie et actrice montante propre sur elle, fangirl et rivale méprisante. Au contraire de son aînée angoissée par l’image qu’elle projette et les fantômes hantant les rôles, Jo-Ann a pleinement conscience des effets que produisent ses différentes persona.


Le conflit entre Mari et Jo-Ann trouve son équivalent formel dans les matières filmiques contrastées convoquées par Assayas, entre les séquences romantiques de Sils Maria traversé par le serpent de Maloja d’un côté et les talk shows, images volées et extraits d’une parodie de  « blockbuster » de science-fiction de l’autre. D’une maîtrise admirable, Sils Maria a le mérite d’être aussi juste sur le tableau classique que sur son pendant moderne. C’est là la vraie réussite de ce film subtil : parvenir à proposer une réflexion à la fois actuelle et intemporelle sur l’art et le temps qui passe.

21/08/2014

Les Gardiens de la galaxie : un "space opera" très sympa un peu gâché par la formule Marvel

3,5 / 5

Il y avait de nombreuses raisons de s’enthousiasmer pour le projet des Gardiens de la galaxie. La présence parmi son groupe de héros extraterrestres d’un raton laveur et d’un arbre anthropomorphes promettait un ton décallé et rafraichissant. Et la perspective d’aventures galactiques avait de quoi faire fantasmer n’importe quel amoureux de « space opera ». Le film de James Gunn était surtout l’occasion pour les studios Marvel de faire une proposition alternative aux Avengers, en tirant profit de la richesse d’un univers cosmique dessiné depuis 50 ans à travers diverses séries de comics, depuis les 4 Fantastiques ou le Silver Surfer jusqu’à ces Gardiens de la galaxie.



D’emblée reconnaisons que la promesse de divertissement fun est pleinement remplie. Chaque membre de l’équipe d’« outsiders » au centre du film présente un mélange idéal de singularité et de charisme : si Rocket Racoon et son compagnon Groot sont à la hauteur du buzz qu’ils ont suscité avant la sortie du film, Batista incarne à la perfection le sanguin Drax le Drestructeur et prouve après Dwayne Johnson que la reconversion des catcheurs au cinéma peut être plus que convaincante. Et surtout au centre du film il y a Star-Lord, franc tireur au grand cœur incarné par un Chris Pratt dont la coolitude est en mesure de faire de l’ombre à Robert Downey Junior. Enfant des années 80, Star-Lord alias Peter Quill se la joue Indiana Jones, avec un walkman à la place du chapeau fétiche.

Les Gardiens de la galaxie utilise ce vestige musical d’une époque révolue pour installer une ambiance chaleureuse tour à tour euphorique et mélancolique, au travers d’une cassette compilant des joyaux hétéroclytes de la pop des années 70. Au-delà du souffle d’aventure qui le parcourt et de son humour prononcé, le film de James Gunn sait jouer de la fragilité de sa bande improbable d’antihéros « losers » qui n’ont rien des scientifiques rock stars, légendes vivantes ou dieux qui forment les rangs des Avengers. Les Gardiens de la galaxie, derrière ses allures de « blockbuster » estival superficiel, parvient à ménager une place pour une poésie écolo et pacifiste à travers les pouvoirs de Groot, et à faire poindre l’émotion dans son final.



Hélas il manque quelque chose pour faire des Gardiens de la galaxie un grand film à la hauteur des rêves que George Lucas et Steven Spielberg nous ont vendu dans les années 80. Sans aller chercher aussi loin, le film ne parvient pas à se hisser au niveau des premières adaptations de comics des années 2000, qu’il s’agisse des X-Men de bryan singer ou des deux premiers Spider-Man de Sam Raimi. La banalisation du film de superhéros joue probablement un rôle dans cet accueil mesuré, mais il ne s’agit pas que de ça. Si l’ambition du producteur Kevin Feige de construire un univers Marvel au cinéma force le respect, chacun des films donne un peu l’impression de regarder un épisode de série télévisée, une étape qui vise à annoncer des suites. La construction globale du film, similaire à celle d’Avengers, renforce ce côté série avec une formule identique appliquée d’épisode en épisode. Les Gardiens de la galaxie regarde vers les productions à venir,  ayant recours à l’adversaire ultime déjà annoncé en post-générique d’Avengers dans un rôle de caméo qui prépare encore son arrivée dans un prochain film. Ce feuilleton pourrait présenter un intérêt s’il ne s’épuisait pas en s’étallant sur plusieurs années.

Les Gardiens de la galaxie semble pâtir alors à la fois de son inscription dans un grand schéma narratif et dans l’univers fictionnel de marvel. Ces à-côtés (« easter eggs » pour les lecteurs assidus de Marvel Comics, « teasing » pour la suite) ont notamment pour effet pervers une présentation des protagonistes et de leurs motivations assez sommaire, heureusement rattrappée par la suite du film. Les autres personnages ne bénificient malheureusement pour la plupart pas du même approfondissement sur la longueur. Si ce défaut est regrettable pour le personnage de Benicio Del Toro haut en couleur mais à peine esquissé, il relève de la véritable erreur d’écriture pour des antagonistes à la caractérisation bâclée.



Ceux qui attendaient des Gardiens de la galaxie un divertissement de qualité seront comblés : les 2 heures du film passent à toute vitesse, en compagnie de protagonistes solides dont les intéractions sont une source de réjouissance constante, et le film offre son lot de science-fiction spectaculaire. Pour ceux qui s’attendaient à un véritable virage dans l’univers cinématographique Marvel, il faudra encore attendre…

19/08/2014

La planète des singes, l'affrontement : un "blockbuster" intelligent et intense

4 / 5

Loin de la décevante Planète de singes de Tim Burton en 2001, La Planète de singes : les origines était une bonne surprise il y a 3 ans. Ce premier volet relancait efficacement la licence cinématographique dérivée du roman de Pierre Boulle au travers d’un drame intimiste qui suivait le destin du cobaye chimapanzé César, futur leader du groupe de singes au centre de la saga. Avec son monde post-apocalyptique, La Planète des singes : l’affrontement remet la composante de science-fiction en retrait dans le précédent film au premier plan. Plus conforme à l’image du « blockbuster » spectaculaire que les origines, le film parvient néammoins à ne pas tomber dans la simple débauche d’effets spéciaux et à conserver la subtilité de son prédécesseur.  

    

Un des premiers atouts de La planète des singes : l’affrontement est un scénario classique mais à la construction solide, explorant avec brio le concept d’un monde que se partage une race humaine en voie d’extinction et une société de singes à l’intelligence développée. Si le cheminement vers un affrontement entre les deux groupes est prévisible, le film a l’avantage de ne pas proposer une dichotomie simpliste gentil / méchant mais de bien poser la problématique de la survie au cœur du conflit. Ce deuxième volet reprend les protagonistes simiesques du premier opus et en tire pleinement profit pour les faire évoluer et les complexifier. Le charismatique César, le sage Maurice ou le belliqueux Koba forment une galerie de personnages mémorables à même de susciter l’empathie du spectateur. Arrivés avec un épisode de retard, le groupe d’humains peine un peu à susciter le même intérêt, mais les interprètes rattrapent cette lacune. Jason Clarke est convaincant en héritier du personnage de James Franco dans les origines, et Gary Oldman excelle dans son rôle de leader meurtri.


Du côté du spectacle, les effets spéciaux sont saississants de réalisme, le procédé d’animation en « motion capture » semblant encore dépasser les prouesses du Seigneur des anneaux ou d’Avatar. Mais au-delà de la technique impressionante, la mise en scène de Matt Reeves est d’une belle efficacité. Déjà réalisateur de Cloverfield, réussite inégalée dans le genre du « found footage », Reeves confirme ici un talent certain de « storyteller » dans la lignée de James Cameron. La séquence d’attaque de nuit, sublimée par les torches et les brasiers, est un des moments cinématographiques les plus intenses de cette année, et on serait surpris de voir de si tôt un « blockbuster » capable de surpasser ce tour de force de mise en scène.  

14/07/2014

Albert à l'Ouest : une parodie de western paresseuse

2 / 5

Créateur des Griffins et de American Dad, Seth McFarlane avait avec Ted importé le concept de ses séries sur grand écran : l’ours en peluche animé éponyme du film était le descendant du chien Bryan des Griffins ou de l’extraterrestre Roger de American Dad. Albert à l’Ouest se distingue de ce premier long métrage en laissant de côté l’animation pour le film intégralement « live ». A l’origine du projet, il y a sans doute un réel désir de l’auteur de rendre hommage et de se confronter à un genre qui l’a fait rêver, un peu à la manière des remakes parodiques des films de la première trilogie Star Wars qu’il avait réalisés dans le cadre des Griffins. Hélas, malgré les louables intentions de McFarlane, le film qui en a résulté est une comédie bancale.


Le synopsis du film de McFarlane partait pourtant d’une bonne idée. Albert est un gardien de moutons non violent qui peine à trouver sa place dans un Ouest américain impitoyable : le décallage du héros avec l’époque dans laquelle il vit aurait pu être la source de gags multiples. Malheureusement, McFarlane se contente d’une comédie romantique aux ficelles visibles, sans imagination, avec une grosse part d’ego trip (il interprère le héros). Le problème tient peut-être à un refus de l’auteur de subvertir les codes du western, comme l’annonce le générique  d’ouverture : loin de jouer d’un quelconque décallage comique, McFarlane se contente de plaquer des titres à la police rétro sur des plans iconiques de la vallée de la Mort.

L’humour trouve alors sa place dans les marges de l’intrigue, et sa gratuité lui fait perdre une grande partie de son efficacité. Le scénario d’Albert à l’Ouest contient quelques idées intéressantes, par exemple celle d’un personnage secondaire fiancé à une prostituée qui se refuse à lui avant la nuit de noces, mais plutôt que de les exploiter le film a hélas souvent recours à la facilité. Le personnage de Charlize Theron a beau être prise de fous rires à plusieurs reprises à l’écran, sous le charme d’Albert / MacFarlane, son rôle de chauffeuse de salle accentue le malaise devant un film pas franchement drôle.


La face comique d’Albert à L’Ouest fonctionne sur des gags ponctuels de deux ordres. Soit le spectateur a droit à un humour scatologique ne brillant ni par son intelligence ni par son originalité (on a droit au coup du laxatif vu et revu mille fois) ; soit il subit des digressions faisant référence à des éléments de pop culture, à base de caméos mal intégrés. Ted faisait au moins l’effort d’intégrer Flash Gordon dans son intrigue ; dans Albert à l’Ouest, la référence à une saga culte des années 80/90 donne plutôt envie de laisser là cette comédie poussive pour nous replonger dans des divertissements bien mieux conçus.

11/07/2014

Duo d'escrocs : le charme de l'escroquerie à l'anglaise

3 / 5

Coproduction franco-britannique, Duo d’escrocs n’a pas franchement de quoi enthousiasmer sur le papier. D’abord, les deux genres auxquels on peut associer le métrage ne sont pas porteurs de grandes promesses, voire font naître une certaine appréhension. D’un côté le genre du « caper », comprendre film de casse avec éléments comiques prononcés, et la comédie est assurément un genre assez risqué ; le spectateur pardonnera difficilement à une comédie de ne pas le faire rire, et la science du comique est tout sauf simple.  L’autre genre auquel le film se réfère, celui de la comédie de remariage, implique un programme dramatique attendu avec passages obligés, à l’instar de la comédie romantique dont il est dérivé. 


A ces deux cadres, il faut ajouter l’élément sans doute le plus inquiétant, celui de choisir la France comme décor de l’action, entre Paris et la Côte d’Azur, avec tout ce que cela implique d’imagerie carte postale et clichés divers. Même un grand réalisateur comme Alfred Hitchcock s’y est cassé les dents avec La main au collet, « caper » kitsch assez embarassant, et Joel Hopkins (Last Chance for Love) est loin d’avoir le génie de son illustre compatriote. Pour toute ses raisons, on entre à une séance de Duo d’escrocs en se disant qu’au pire on ne sera pas vraiment volé sur la marchandise ; et on en ressort le sourire aux lèvres, satisfait d’avoir plutôt passé un agréable moment de cinéma.


Bon, pour dire la vérité, les inquiétudes se confirment d’abord. Le premier plan essaie de vendre la fraicheur et le dynamisme de ce que nous allons voir en s’ouvrant sur un « shaker », mais l’alchimie ne saute pas aux yeux entre Emma Thompson et Pierce Brosnan. Emma Thompson roule des yeux et est allergique au bouquet de fleurs que lui offre un prétendant, on sourit timidement mais sans plus. Après la scène d’introduction, le générique rétro type années 60 débarque, sympathique mais un peu fait sans réelle conviction. A l’arrivée à Paris, sur le rond point de l’Arc de Triomphe, on a même peur en reconnaissant le truc de La fureur du dragon et ses stock shots de Rome : une voiture filmée en forte plongée roule avec les dialogues des personnages en off, essayant de nous faire croire qu’ils sont à bord. Emma Thompson et Pierce brosnan se sont-ils bien rendus à Paris ? Manifestement oui, pourtant, comme l’attestent l’Arc de Triomphe ou la tour Eiffel aperçus en arrière-plans dans les extérieurs avec les acteurs. On est un peu rassurés, mais l’imagerie carte postale redoutée est bel et bien présente…La mise en scène de Joel Hopkins, globalement correcte, est alourdie quant à elle de quelques effets comiques un peu faciles de ralentis ou accélérés, répétés inutilement.



Qu’est-ce qui fait décoller le film alors, et que l’on y passe un bon moment malgré ses défauts évidents ? D’abord, le scénario de Joel Hopkins qui ne manque pas de quelques idées bien trouvées : la scène de vol obligée du « caper », notamment,  est assez finement écrite pour prendre un peu le spectateur au dépourvu. Le rire tient souvent à un effet de suprise, et Duo d’escrocs sait en réserver quelques-unes. Et surtout, c’est le casting qui emmène le film. Pas les « frenchies » malheureusement : Laurent Lafitte a finalement assez peu d’occasions de briller et Louise Bourgoin manque étonnament de justesse dans son rôle, comme si elle était impressionnée par les acteurs au côté desquels elle se retrouve à jouer. 

Le quatuor de britanniques quinquagénaires s’en donne par contre à cœur joie, faisant preuve d’une fantaisie réjouissante. On s’attache au couple d’acteurs principaux finalement assez convaincant, mais c’est au bout du compte avant tout Emma Thompson qui illumine Duo d’escrocs. Le charme de l’actrice britannique tient à la fois à un naturel et à une classe qui lui permet de traverser toutes les situations avec une grâce éblouissante, qu’elle se déguise en américaine vulgaire ou se réveille nue auprès d’un amant deux fois plus jeune qu’elle. Il faut toujours aux bonnes comédies quelque chose d’enchanteur, et c’est Emma Thompson qui assure la modeste réussite de Duo d’escrocs.