12/07/2016

La Loi de la jungle : à l'aventure !

4 / 5

A 35 ans passés, Marc Châtaigne est bien décidé à décrocher le stage qui lui ouvrira les portes du monde de l’emploi au Ministère de la Norme. Arrivé en retard il ne lui reste cependant qu’une affectation en Guyane pour superviser la conformité d’un projet de station de ski à la réglementation européenne. Le voilà donc parti vers une terre d’aventure où il fait la connaissance de Tarzan, seigneur de la  jungle, une guide environnementaliste au caractère bien trempé.


Le premier long métrage de Antonin Peretjatko, La fille du 14 juillet, proposait un pastiche du cinéma français des  années 60-70, avec un peu de Jean-Luc Godard et de Jacques Rozier pour les références nobles mais aussi une influence moins avouable de Claude Zidi, voire de Max Pecas. Le tout ne manquait pas de charme, ne serait-ce que par son caractère décomplexé qui apportait une véritable fraicheur dans le genre de la comédie française. On lui pardonnait alors son côté un peu fourre-tout, l’effet d’accumulation d’idées  sans réelle organisation qui faisait partie de son style. Il y avait là des envies de cinéma et de liberté galvanisantes.


Avec La Loi de la jungle, Peretjatko propose un récit plus tenu sans renier sur son penchant pour le mélange des genres. Si les premiers films de Jean-Luc Godard sont un terreau dans lequel le cinéaste continue de puiser, on pense aussi beaucoup au cinéma d’aventure de Philippe de Broca, tandis que l’humour absurde  du film en fait le fils spirituel du méconnu Bananas de Woody Allen. Les idées fusent toujours, défilent au rythme légèrement accéléré des 22 images par seconde qui donne un côté cartoon aux personnages aux voix déformées.  Cette folle énergie burlesque de La Loi de la jungle est un de ses atouts les plus frappants, mais il serait réducteur de ne considérer le film que comme une simple pochade, aussi réussie soit-elle.




Tandis que la plupart des comédies françaises « grand public » se soucient peu des questions de forme pour se concentrer sur les performances d’acteurs ou les dialogues, La Loi de la jungle séduit par une sophistication dans la mise en scène à rapprocher de celle des OSS 117 de Michel Hazanavicius. Peretjatko a l’élégance de faire rimer légèreté avec style, mais aussi celle de nous offrir une galerie de personnages hauts en couleur qui parle à notre imaginaire. Le duo formé par Vincent Macaigne et Vimala Pons est à ce titre étincelant. Lui incarne parfaitement une certaine médiocrité ordinaire à laquelle on s’identifie sans trop de mal. Elle est un vrai personnage de cinéma, révélée dès sa première apparition dans une pose iconique qui en fait le pendant féminin des aventuriers à la Humphrey Bogart ou Jean-Paul Belmondo. Si on peut regretter que cette inversion réjouissante du rapport de force classique et machiste homme/femme ne tienne pas tout à fait juqu’à la fin du film, Vimala Pons a néanmoins une nouvelle fois l’occasion de faire preuve d’une présence, une fantaisie et un naturel qui en font une des actrices les plus attachantes de sa génération.



Divertissement de haute volée, La Loi de la jungle réjouit enfin par un réel engagement. Il était certes un peu question de politique dans La fille du 14 juillet, mais cet aspect restait en arrière-plan. Ici, Peretjatko s’attaque directement à l’absurdité du monde contemporain, le projet de Guyaneige s’inscrivant dans la continuité du pont inutilisable construit entre la Guyane et le Brésil, mais aussi dans celle de Ski Dubaï. Quid de la nature dans tout cela ? Le cinéaste filme la forêt guyanaise et sa faune comme un espace sauvage à la fois inhospitalier et d’une beauté à couper le souffle, une richesse précieuse menacée par la marche du monde. Il y a décidément matière à réfléchir dans cette comédie, comme en témoigne encore ce troublant aphorisme qui s’impose comme une évidence sur une barque à moteur : « Dans la vie, il y a ceux qui gouvernent, et ceux qui dirigent ».


19/05/2016

Captain America - Civil War : on passe aux choses sérieuses ?


3 / 5

Pour les superhéros au cinéma, la période est aux doutes et remises en question. Le point de départ du dernier film Marvel est en effet proche de celui de Batman v Superman. Comme on reprochait au héros kryptonien les destructions occasionnées par son affrontement dans Metropolis à la fin de Man of Steel, les Avengers doivent faire face aux dommages collatéraux de leurs interventions musclées. La bande de Steve Rogers et Tony Stark est donc obligée de choisir entre la retraite forcée ou le contrôle par les autorités internationales. Le retour du Soldat de l’hiver, ancien ami de Captain America devenu assassin, vient encore compliquer la situation.


13ème film de l’univers cinématographique Marvel, Captain America : Civil War est aussi le premier film de sa phase 3. L’occasion est donc idéale pour un changement de schéma narratif qui viendrait bouleverser la routine dans laquelle sont tombées des productions Marvel. Aprèsun second volet des Avengers confus et un Ant-Man sympathique maisanodin, les frères Russo sont les candidats tout désignés pour relancer les enjeux dramatiques d’une série de films au long cours, et apporter des idées nouvelles. Ils l’avaient déjà fait avec un talent certain dans Captain America : le Soldat de l’hiver, et c’est à eux que reviendra de chapeauter le final (provisoire) de la saga Avengers en forme de dyptique prévu pour 2018 et 2019.



Et Captain America : Civil War tient ses promesses dans une première partie plutôt bien ficelée où les scissions se font ressentir et trouvent pleinement leurs justifications dans le camp des héros. La question du contrôle des Avengers est difficile à trancher, et chacun des personnages apporte des arguments valables à sa position. La caractérisation des nombreux protagonistes est un des atouts majeurs du film, et leur gestion équilibrée efface le mauvais souvenir laissé par l’Ere d’Ultron. Ce traitement vaut aussi pour un Black Panther charismatique parfaitement intégré au récit. La relative absence d’humour est aussi salutaire, donnant l’impression que les productions Marvel sont enfin prêtes à passer aux choses sérieuses après avoir un peu trop tiré sur la corde du « fun ». Quelques éléments viennent bien modérer l’enthousiasme, tels qu’un énième méchant sous-développé ou des chorégraphies de scènes d’action plus brouillonnes que celles du Soldat de l’hiver, mais l'optimisme est de mise.



Malheureusement le tout se gâte avec l’arrivée du personnage emblématique de Marvel, sur lequel Disney a repris la main après l’avoir laissé pendant 15 ans à Sony. Trop contents de leur coup, les studios s’en donnent à cœur joie avec un Spiderman qui enchaîne vanne sur vanne. Rien de choquant, cela fait partie de l’ADN du personnage dans les comics, mais l’ajout inopiné d’Ant-Man fait dangereusement monter le blaguomètre. Les vannes du fun sont lâchées et on a du mal à prendre au sérieux la guéguerre entre les 12 superhéros, à 6 contre 6 par le plus heureux des hasards. Comme le remarque Black Widow alors que les deux camps courent l’un vers l’autre pour s’affronter : « On va vraiment faire ça ? ». Après la blague méta flemmarde, place donc à un grand spectacle qui contient quelques bonnes idées de mise en scène mais relève au niveau dramatique du fantasme de gamin peu regardant.



Les frères Russo ont beau ranger les jouets de façon expéditive pour un dernier acte recentré sur une poignée de personnages, le mal est fait. Marvel Studios a encore une fois joué la carte du divertissement sans surprise ni réel engagement, donnant une image immature et réductrice du média dont sont inspirés leurs franchises.  



13/05/2016

La Saison des femmes : enfoirés de leurs pères !

3,5 / 5

En Inde, dans un village isolé de l’état du Gujarat, la veuve Rani s’apprête à marier son fils Gulab. Malgré les règles strictes dictées par une assemblée d’hommes, elle trouve une joie quotidienne dans ses échanges avec sa complice Lajjo, femme sans enfant d’un routier violent. A la périphérie du village se produit chaque soir sur scène son amie de longue date Bijili. La mort de sa belle-mère et l’arrivée de sa belle-fille vont petit à petit changer le destin de ces trois femmes.



On ne saluera jamais assez l’engagement des femmes cinéastes révoltées qui mettent à mal les patriarcats qui étouffent leurs pays. Citons entre autres la saoudienne Haifa Al-Mansour et son touchant Wajda, la franco-turque Denis Gamze Ergüvenet et son énergique Mustang ou la réalisatrice-actrice israëlienne Ronit Alkabetz récemment disparue. Leena Yadav s’inscrit dans leur lignée et signe avec La Saison des femmes un film à la fois accablant et porteur d’espoir.

La réalisatrice indienne déroute d’abord par la forme de son film empruntée au cinéma commercial de Bollywood, avec chansons et numéros de danse à l’appui. On ne peut cependant s’y tromper longtemps, et cette reprise des conventions du cinéma national est plutôt l’outil idéal pour dénoncer l’hypocrisie au sein de la culture des villages traditionnels. La chanson de mariage accompagne le début de son désastre annoncé ; les numéros de danse/chant de Bijili au contenu explicitement sexuel, qui ne resteraient que simples provocations aguicheuses dans une production bollywoodienne, sont suivis de passes prisées par des hommes qui délaissent leurs compagnes sans s’en cacher.



Que veulent les héroïnes de La saison des femmes ? De quoi rêvent-elles? Leena Yadav sait nuancer les velléités d’émancipation de chacune, et cette variation fait la subtilité du film. Du fantasme d’une sexualité épanouie au désir de maternité, la cinéaste accompagne de belle façon ses protagonistes dans leurs premiers pas vers la libération d’une culture qui les oppresse. En totale empathie, nous tremblons pour elles, serrons les poings face aux violences diverses qu’elles subissent, nous émouvons de leurs mouvements de solidarité. On ne saurait trouver meilleur signe que le double objectif de Yadav de nous informer et de nous faire réagir de façon viscérale a pleinement porté ses fruits.