19/12/2014

Whiplash : un film percutant mené tambour battant

4 / 5

Présenté entre autres aux festivals de Sundance et Deauville, Whiplash a convaincu aussi bien les jurys du festival qui lui ont décerné leur Grand prix que ses spectateurs qui l’ont couronné de prix du public. Le film du jeune Damien Chazelle, pas encore trentenaire, s’impose de fait comme un évidence ; il nous entraîne par son rythme soutenu qui le distingue du reste d’une production indépendante américaine souvent plus encline à la contemplation. Ce sens du timing n’est pas surprenant chez un cinéaste ancien batteur de jazz. Son premier long métrage resté inédit en France, Guy and Madeline on a Park bench, avait évidemment à voir avec la musique en opérant un croisement entre l’esthétique de John Cassavetes et les « musicals » de Vincente Minelli ou les films de Jacques Demy. Avec Whiplash Chazelle passe de cette déclaration d’amour à la musique à un contenu plus réaliste et dramatique, aux accents autobiographiques.


Genre complexe et se nourrissant de virtuosité, le jazz relève de la musique dans toute sa splendeur mature et exerce un pouvoir de fascination auquel Chazelle a autrefois succombé. Avec Whiplash le cinéaste nous dévoile la face cachée de la beauté de cette musique, le travail fait de souffrance qui est à sa source. « Success story » impossible, le film évoque à juste titre le fantôme ambivalent de Charlie Parker, musicien génial mais aussi cocaïnomane autodestructeur. Andrew (Miles Teller) est pris dans une logique d’ascencions et chutes successives orchestrées aussi bien par un chef d’orchestre sadique (J.K. Simmons) que liées à sa propre quête masochiste. Cette tension palpable fait prendre au film des allures de thriller. L’aboutissement de ce versant du métrage est une course contre la montre mise en scène avec une précision hitchcockienne alors que Andrew en retard pour un concours de l’orchestre risque de perdre sa place de batteur au profit de son remplaçant.  Embarqué aux côtés du protagoniste, le spectateur éprouve physiquement l’importance de chaque seconde, et l’issue de la séquence n’en est que plus choquante.


Physique, voilà le terme qui convient le mieux à la mise en scène de Damien Chazelle. Dès le premier long plan qui découvre Andrew s’entraînant à la batterie sur un rythme crescendo, le cinéaste présente la pratique de la musique comme une lutte contre les limites du corps pour atteindre l’idéal du sublime. C’est une affaire de vie ou de mort, de sueur suintant des cymbales ou de sang dégoulinant sur les baguettes de percussion.


Ce récit sur les extrêmes terrifiants de la passion poussée à son paroxysme trouve son point focal dans un face-à-face entre deux personnages à la noirceur réjouissante. Le charismatique J.K. Simmons excelle en chef d’orchestre tyrannique prêt à faire subir toutes les tortures psychologiques à ses étudiants afin de faire éclore un hypothétique génie du jazz. Mais c’est le nouveau venu Miles Teller qui porte surtout le film, incarnant  la détermination obstinée d’Andrew avec toute l’intensité nécessaire. Chazelle a l’intelligence de ne pas épargner ce protagoniste en le rendant antipathique, suffisant avec un entourage qui reste insensible à sa quête existentielle, allant jusqu’à la cruauté lors d’une rupture avec une fille qui pourrait être un obstacle pour sa carrière. Andrew et son tortionnaire ne sont finalement pas si éloignés l’un de l’autre, prêts à sacrifier une part de leur humanité pour la beauté. Apothéose de leur bras de fer, la séquence musicale finale étirée jusqu’à l’épuisement est d’une puissance cinématographique à couper le souffle.

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