09/11/2015

L'homme irrationnel : éthique de la distraction

4 / 5

On peut admirer le rythme de travail implacable de Woody Allen, livrant sa cuvée chaque année. On peut aussi se demander si le cinéaste new-yorkais n’écrit et ne tourne pas trop. Bien malin celui qui saurait citer la filmographie complète de cet artiste prolixe de mémoire. Car si certaines de ses oeuvres peuvent nous marquer, on peine à se remémorer précisément d’autres. Le souvenir des opus alleniens est d’autant plus vague qu’ils ressassent les mêmes motifs et obsessions. L’homme irrationnel renoue ainsi avec la thématique criminelle récurrente chez Allen depuis Crimes et délits, qui était aussi au coeur de Match Point. Pas de réelle révolution donc chez l’auteur toujours autant féru de Hitchcock et Dostoïevski. Malgré tout on aurait tort de bouder L’homme irrationnel, un des films les plus réjouissants et intelligents de l’année.


Professeur de philosophie dépressif, Abe Lucas (Joaquin Phoenix) confie à son étudiante Jill (Emma Stone) une de ses plus grandes souffrances, son impossibilité à se distraire. Si Woody Allen envisage de son propre aveu ses films comme des distractions salutaires dans notre trajet irrémédiable vers la mort, cela vaut aussi bien pour lui que pour ses spectateurs. Et de ce point de vue, l’exposition brillantissime de L’homme irrationnel l’inscrit d’office dans le divertissement de très haute volée. Pas le temps pour le petit air de jazz rétro habituel sur des écrans noirs, cette fois-ci c’est le moteur d’une voiture qui vrombit sur les écrans noirs. Le morceau de jazz endiablé, retrouvé tout au long du film, est introduit en même temps qu’Abe, Joaquin Phoenix à l’allure déglinguée de rock star. Sa voix trainante nous prépare à une intrigue criminelle de façon allusive. En effet de miroir, dans le plan suivant qui introduit Jill, cette dernière nous annonce le récit de sa relation avec Abe.



Les deux horizons policiers et romantiques posés, le film semble d’abord suivre celui introduit par Jill, sur le ton de la comédie de mœurs. Il faut dire qu’Abe n’est dans un premier temps pas en mesure de porter un quelconque récit. Allen nous prouve avec ce dernier qu’il est insurpassable dans l’art de traiter la dépression sur un mode comique. Mutique lors de son premier entretien avec la directrice enthousiaste de l’université où il va officier, le professeur se livre ensuite à un jeu de massacre intellectuel, disqualifiant auprès de ses étudiants les différentes pensées philosophiques. Summum du masochisme, son rapprochement avec Jill s’opère par les félicitations qu’il lui adresse pour une dissertation où elle a contredit efficacement ses thèses. Le nihilisme d’Abe s’applique en premier lieu à lui-même, et Jill a l’énergie rayonnante nécessaire pour le sortir de son marasme. S’organise alors au fil d’un scénario à rebondissements multiples un jeu de vases communicants passionnant entre ces deux protagonistes.



A quoi tient le charme de L’homme irrationnel et des meilleurs métrages de Woddy Allen? A une mise en scène d’une rare élégance, à une finesse d’écriture qui sait prendre le spectateur par surprise, à la précision mécanique du rythme. A ces avantages ce dernier opus a le mérite de stimuler notre intellect en posant des questions éthiques sur lesquelles l’auteur se garde bien de trancher. Le cinéphile averti prendra également plaisir à déceler la légion de références qui ont nourri cette comédie policière, de L’inconnu du Nord Express à Soupçons, en passant par Crime et Châtiment. Excellent directeur d’acteurs, Allen sait toujours tirer d’eux le meilleur, et ce dernier film ne fait pas exception. Joaquin Phoenix incarne la métamorphose d’Abe avec une aisance extraordinaire, tandis que la lumineuse Emma Stone s’impose comme la digne héritière des héroïnes énergiques, indépendantes et pleines de ressource incarnées auparavant par Diane Keaton.



Certains reprocheront à Woody Allen de ne pas vraiment se renouveler. Mais tout le talent de cet orfèvre réside plutôt dans sa façon de proposer des variations sur les thématiques qui l’obsèdent tout en laissant une impression de fraîcheur. Il y a là un miracle de longévité et de productivité artistiques : à bientôt 80 ans, Allen parvient encore à nous transmettre son plaisir d’écrire et de filmer. Peu importe alors si son prochain film sera moins convaincant, c’est par la pratique que ce stakhanoviste parviendra à nous livrer des pépites drôles et noires de la teneur de cet Homme irrationnel.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire