03/11/2011

Barton Fink, We need to talk about Kevin, Hors Satan : l'horreur hors du genre

Barton Fink : 4,5 / 5   
We need to talk about Kevin : 4 / 5 
Hors Satan :  3,5 / 5








Au lendemain d’ Halloween et des soirées à thématique films d’épouvante ou fantastiques, la ressortie de Barton Fink fin septembre (toujours à l’affiche au Champo) et les sorties en septembre et octobre de We need to talk about Kevin et de Hors Satan, dans leur utilisation d’éléments fantastiques et horrifiques, permettent de se pencher plus largement sur la question de l’étrange au cinéma. Sans avoir recours à des monstres extraordinaires et à des effets spéciaux, ces trois films trouvent leur tension dramatique dans un réel devenu inquiétant, proposant des modalités différentes dans l’horreur tout en ayant recours à des thèmes similaires.



L’étrangeté est d’abord instaurée par le décor où se déroulent Barton Fink et Hors Satan. Le hall d’entrée de l’ hôtel où arrive Barton, jeune auteur à succès recruté par Hollywood, baigne dans une obscurité qui n’est éclairée que par un rai de lumière. Le bruit aigu et strident de la sonnette au comptoir résonne dans un silence de mort jusqu’à l’arrivée d’un groom qui sort d’une trappe. Le décor gothique de l’hôtel Earle, aux couloirs immenses et déserts, évoque celui gardé par la famille Torrance dans The shining. Le même principe d’ immensité solitaire se retrouve dans l’espace sauvage des dunes qui entourent le village du film de Bruno Dumont, dans une esthétique proche du western. Les personnages qui marchent en silence sont bientôt réduits à l’état de silhouettes dans des plans larges, écrasés par le ciel qui les domine. 

We need to talk about Kevin s’ouvre quant à lui sur une scène surréaliste où une foule est couverte du rouge de fruits écrasés : la séquence évoque un rituel religieux alors qu’une femme est portée comme le Christ sur sa croix. A l’issue de cette ouverture hallucinatoire, l’espace au présent du réel qui nous est présenté est celui d’une chambre baignée d’une lumière rouge, les fenêtres de la maison étant couvertes de peinture. Ce rouge sang symbolise l’espace mental d’ Eva, son traumatisme découvert peu à peu par le spectateur présent à ses côtés. Si l’environnement prend une dimension angoissante dans  We need to talk about Kevin,  cela ne provient pas de sa nature inquiétante comme dans  Barton Fink et Hors Satan, mais de la position occupée par l’héroïne dans ce dernier. Alors qu’elle circule en voiture le soir d’Halloween, les enfants déguisés éclairés par les phares de son véhicule deviennent terrifiants et menaçants, sortant de la pénombre pour la fixer avant d’encercler sa maison ; leur présence hors champ alors représentée par des rais de lampe de poche qui envahissent le hall d’entrée et des cris les associe à des spectres venus la tourmenter.


Si l’ angoisse latente que produit la perception déformée du monde par un esprit tourmenté est explicite dans le film de Lynne Ramsay, Barton Fink et Hors Satan utilisent le même procédé de réduction de la frontière entre monde extérieur et psyché de ses protagonistes. Le souffle des personnages du film de Dumont perdus dans les paysages immenses se mêlent ainsi au bruit du vent, malgré la distance qui les sépare physiquement du spectateur : la nature devenue le reflet de l’esprit d’un mystérieux vagabond est un monde où le mal qui rode doit être exorcisé par une violence parfois insoutenable, comme lorsqu’ il décide de prendre une pierre pour fracasser le crâne d’une biche. Alors que le héros trouve la justification de ses actes dans une ferveur religieuse, le film laisse entrevoir l’ambiguïté de sa logique mystique : ainsi, l’exécution brutale d’un villageois après qu’il ait tenté d’embrasser la jeune femme qui partage ses errances tient autant de l’exorcisme que de la jalousie. Et que penser de la variation des rites d’exorcisme, de l’exécution froide des animaux et des hommes aux baisers guérisseurs pour les femmes ? 


Si le vagabond solitaire se place au-dessus de ses congénères et d’un monde corrompu, l’absence de passions qu’il affiche est suspecte. En d’autres termes, est-il réellement immunisé contre le mal contagieux qu’il aspire des victimes possédées? Le principe de contamination est également à l’œuvre dans Barton Fink : face à la page blanche, l’auteur est obsédé par l’environnement inquiétant de sa chambre, des rires/pleurs angoissants de son voisin aux papiers peints dont la colle visqueuse suinte des murs. Si l’inspiration lui vient finalement, ce n’est qu’après un sacrifice voilé de mystère, après une ellipse annoncée par un plan lynchien qui s’engouffre dans la canalisation d’un lavabo. Ce trou noir narratif, l’ horreur hors-champ refoulée et emballée dans un paquet, est le moteur qui déclenche l’écriture dans un flot ininterrompu d’un écrivain au bord de la folie, possédé par cette voix de l’homme de la rue qu’il a recherchée tout au long du film. En guise d’exorcisme final, le film des Coen offre un climax infernal surréaliste, chaotique et destructeur.
 
         
Mais c’est le récit de We need to walk about Kevin qui s’apparente encore le plus à la forme classique du film d’épouvante, en explorant l’ horreur ordinaire du fait divers. En sortant de chez elle, Eva s’expose à une horreur quotidienne de violences verbales ou physiques que lui infligent une population hostile. La tension dramatique de son martyr vécu au présent, qui crée un effet de paranoïa, est le prolongement du calvaire intime de sa relation avec son fils Kevin racontée en flash-backs.  Lorsqu’il fixe sa mère impassible alors qu’elle lui lance un ballon, on pense à La malédiction : cependant aucune explication, fantastique ou psychologique, ne vient ici rassurer le spectateur. 

Kevin est perçu comme un monstre incompréhensible par sa mère, un être qui lui fait subir une série de drames de plus en plus violents jusqu’à ce que la tragédie finale se réalise. La passivité de l’exorciste de Hors Satan trouve son double dans l’insensibilité apparente du fils d’Eva, dont la monstruosité se manifeste par des détails quotidiens comme un lychee dévoré devenu symbole de l’œil manquant de sa sœur éborgnée. L’aspect puzzle du film de Lynne Ramsay, miroir de la psyché brisée de Eva, tient à l’hypothèse la plus glaçante du film : Kevin, tout monstre qu’il est, est  le fruit du rejet de sa mère d’ un être qui lui a toujours été étranger malgré le lien d’enfantement qui les unit. L’ enfant ne fait qu’extérioriser les pulsions agressives que Eva s’efforce de contrôler, il devient le reflet insoutenable de son inconscient alors que leurs deux visages plongés dans l’eau se superposent.

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