16/11/2011

Intouchables / Mon pire cauchemar : que demande le peuple ?

Intouchables : 3 / 5
Mon pire cauchemar : 2 / 5





Intouchables et Mon pire cauchemar, sortis à une semaine d’intervalle, ont recours à un même schéma classique de la comédie : la rencontre de deux personnages que tout oppose et qui deviennent finalement complices. Les deux films, plus que de proposer une simple opposition de caractères, placent leurs protagonistes dans des catégories socioculturelles éloignées. Selon la formule d’un ancien premier ministre, la France d’en haut rencontre celle d’en bas  dans le film d’ Anne Fontaine ; tandis que Olivier Nakache et Eric Toledano font se rencontrer 16ème arrondissement et cité de la banlieue parisienne. Dans les deux cas, c’est l’idéal du « vivre ensemble » cher à la société française contemporaine qui est réalisé par l’intermédiaire de la fiction. Le fait qu’ Intouchables soit inspiré d’une histoire vraie n’est certainement pas innocent dans son triomphe en salles, l’utopie de solidarité devenue réalité faisant rêver dans un contexte économique morose. Mon pire cauchemar joue quant à lui nettement moins la carte de la contemporanéité et se situe davantage dans la tradition de la comédie française, et malgré de bons résultats au box office on le voit mal atteindre les 5 millions d’entrées déjà enregistrés par le film de Nakache et Toledano.


Après deux films inspirés de leur expérience en tant qu’animateurs de colonies de vacances et pères de famille, Nos jours heureux et Tellement proches, Nakache et Toledano se sont inspirés de l’ histoire vécue et racontée par l’ écrivain Philippe Pozzo di Borgo pour Intouchables. Chez les cinéastes, la recherche de l’authenticité du vécu tient à ce que leur film ne se réduit pas à une simple comédie. Le duo choisit certes de traiter le thème du handicap, physique pour Philippe tétraplégique (François Cluzet) et social pour Driss (Omar Sy), sur un mode léger qui correspond au choix de ses personnages de ne pas tomber dans l’auto apitoiement, mais la description du quotidien des deux personnages ne peut passer outre les difficultés qu’ils ont à surmonter. 

Le recours au vécu permet au film de trouver le ton juste, dans les scènes où Philippe est réveillé par des douleurs fantômes insupportables ou lorsqu’il fait part de sa détresse affective. Du côté du personnage de Driss, si la situation de misère sociale vécue dans les banlieues est traitée avec sérieux, il est à tout l’honneur du film de se servir brièvement du problème des familles nombreuses entassées dans les HLM comme un ressort comique : alors que le protagoniste prend un bain, les enfants vont et viennent autour de lui malgré ses protestations. A partir de sa double situation dramatique lourde, la force d’Intouchables est bien de proposer une issue optimiste et crédible. On pourra lui reprocher de verser par moments dans la démagogie et la facilité (la critique de la musique classique des riches coincés alors que le funk c’est beaucoup mieux, quelques vannes pas très recherchées), mais il bénéficie de l’interprétation remarquable de son duo de héros. 


De la même façon le meilleur atout de Mon pire cauchemar est le couple Isabelle Huppert – Benoît Poelvoorde. Sauf que là où Intouchables s’attaquait aux clichés, Anne Fontaine fait de ses personnages des caricatures. Agathe (Huppert), exposant d’art en couple avec un éditeur, incarne donc la haute culture et le bon goût tandis que Patrick (Poelvoorde), est le représentant d’une classe ouvrière vulgaire. Si le fils issu de la famille bourgeoise est un cancre tandis que celui de l’ ouvrier est un intellectuel, il s’agit là d’une anomalie pour laquelle le film ne proposera aucune explication. On assiste donc à la rencontre entre la sophistication et la vulgarité, et après un premier quart d’heure aux dialogues savoureux on est un peu embarrassés par la direction que prend le film. 

Car Anne Fontaine explore l’esthétique de la vulgarité jusqu’à très (trop ?) loin : entre la passion de Patrick pour les « grosses cochonnes », une scène où surpris en plein ébats il tente de regarder sous la jupe d’Agathe, son car-wash aux filles dénudée, Mon pire cauchemar semble se complaire dans le mauvais goût. S’il y a rapprochement d’un personnage vers l’autre, c’est d’Agathe vers Patrick par la voie de l’ébriété. La sophistication conceptuelle de l’art moderne n’est qu’une pose, semble nous dire Anne Fontaine dans une scène de dîner où un artiste japonais aligne des banalités pétries de prétention sur le nom des couleurs. Au-delà de ce discours qui manque de finesse, le rythme du film tombe une fois un premier terrain d’entente entre ses deux  protagonistes trouvés, enchaînant les faux retournements de situation inutiles et lassants jusqu’aux dernières minutes. 


  
Mon pire cauchemar se clôt sur une glorification simpliste et douteuse de l’art populaire, par le biais d’ un dessin grossier défigurant l’écran blanc d’une photo artistique. Intouchables se montre plus fin dans son discours sur la culture, le tableau abstrait de Driss devenant un objet d’art de valeur par l’intermédiaire de Philippe qui le vend à un de ses amis comme l’œuvre d’un artiste reconnu : l’élitisme culturel est alors fustigé dans son caractère arbitraire. Le film, tout en dénonçant une certaine forme de snobisme, n’en oublie pas de proposer une forme élégante dont l’un des atouts est la musique minimaliste de Ludovico Einaudi qui correspond aussi bien à l’univers urbain des cités qu’aux salons fortunés de Paris. Le succès populaire du film de Toledano et Nakache tient beaucoup à son absence totale de cynisme qui attire la sympathie ; alors qu’ Anne Fontaine semble quant à elle faire le choix d’une distance, ridiculisant ses personnages davantage qu’elle n’offre aux spectateurs l’occasion de s’attacher à eux. 

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