21/12/2011

Hommage à Ken Russell (2/2) : entre grand art et provocations

En parallèle de sa carrière télévisuelle à la BBC, Ken Russell entame une carrière cinématographique en 1963 avec French Dressing, comédie inspirée par Et Dieu créa la femme de Roger Vadim qui s'avère un échec critique et commercial. Si Un cerveau d'un million de dollars (1967), 3ème opus d'une série de films d'espionnage avec Michael Caine dans le rôle principal, constitue un passage à un cinéma moins confidentiel, Russell ne rencontre finalement le succès dans les salles obscures qu'avec Women in love en 1969, pour lequel Glenda Jackson reçoit l'oscar de la meilleure actrice. Délaissant alors le  petit écran, Russell signe alors dans la première partie des années 70 une série de films ambitieux dont  la vision aujourd'hui force l'admiration et fait de leur auteur un prétendant sérieux au titre de cinéaste britannique le plus brillant et original de sa génération.


Au cinéma, Russell ne tarde pas à reprendre les récits de vies d'artistes, mais sous une forme débarrassée des commentaires off du documentaire. Mêlant faits historiques et fiction, The Music lovers (1971) et Mahler (1974) sont des interprétations libres des vies de Tchaïkovski et Mahler : car ce qui prime pour Russell, ce n'est pas tant la retranscription minutieuse des événements jalonnant leur vie que ce qui reste d'eux, leur œuvre. Cet hommage à la création artistique avant tout est illustré par la séquence finale de Savage messiah (1972), film épuré et sublime évoquant la vie du sculpteur Henri Gaudier : une fois l'artiste mort à la guerre, la présentation de ses sculptures exposées dans un musée est le témoignage le plus émouvant de sa brève vie, devant lequel son ancienne compagne fond en larmes.


Le plaisir cinématographique que procurent les "biopics" (biographies filmées) de Ken Russell tient à ce qu'ils vont au-delà de l'académisme souvent en vigueur dans ce genre de films de façon à ne pas écorner l'image du personnage historique dont il font l'objet. Russell n'hésite pas quant à lui à aller au-delà d'une image publique pour imaginer l'intimité dans laquelle se déroule le processus créatif. La scène miraculeuse de la présentation par Tchaïkovski de son premier concerto au début de The music lovers illustre bien le passage du public à l'intime. La caméra adopte d'abord le point de vue de l'orchestre en train de jouer,  avant que le regard jeté par le compositeur à sa sœur ouvre sur les réactions de l'auditoire à la nouvelle œuvre, favorables ou non. La mise en scène se résume alors à un concert filmé, vu de l'extérieur après l'immersion parmi les musiciens, jusqu'à l'arrivée d'une retardataire qui nous fait même sortir de la salle. Dans un deuxième mouvement plus intime, la narration donne à voir les sentiments à l’œuvre dans la scène, des souvenirs du compositeur identifiés à la musique (avec des images proches de celles qui avaient illustré la musique de Debussy) aux fantasmes d'une femme parmi les spectateurs et à la vision onirique de Tchaïkovski tiraillé entre son amour refoulé pour sa sœur et sa liaison homosexuelle. La séquence se conclut sur le pianiste pris dans le réseau intime d'admiration mêlée de désir des "music lovers", dont fait partie la retardataire qui deviendra sa mécène. Ce micro-récit complexe aux multiples points de vue, séquence de cinéma pur sans dialogues, montre bien le brio maîtrisé dont était capable Ken Russell.


Mahler constitue une autre réussite incontestable, même si le film apparait moins cohérent que The music lovers. Afin d'évoquer la vie du compositeur autrichien, Russell choisit de décrire le trajet en train de ce dernier avec sa femme, de retour au pays après avoir passé plusieurs années en Amérique. A partir de ce huis-clos, le film déploie une narration éclatée, faite de rêves et de flashbacks où l'imagination visuelle débridée de Russell trouve un champ d'action idéal. Avec cependant quelques faux pas dispensables, notamment les références à un nazisme anachronique dans l'hallucination par Mahler de son propre enterrement. Mais le film parvient à passer outre ces excès grâce aux interprétations sobres et nuancées de Robert Powell et Georgina Hale. 

   
On ne peut hélas pas en dire autant de Lisztomania (1975), film délirant et épuisant où Franz Liszt est l'antagoniste d'un Richard Wagner tour à tour marin fan de Nietzsche, vampire guérillero, leader de secte déguisé en Superman et croisement entre Hitler et la créature de Frankenstein. La musique de Liszt n'y occupe qu'une place mineure, perdue dans la bande-son discutable composée par le claviériste de rock progressif Rick Wakeman. A force de mauvais goût on peut aussi tomber dans le nanar et ce film signe la fin de la période dorée pour le cinéaste après le succès retentissant de Tommy sorti la même année.


Ken Russell n'a jamais été un artiste sage, repoussant les limites de la bienséance, comme dans la célèbre scène de duel homo-érotique de Women in love, qui représentait pour la première fois la nudité masculine dans le cinéma anglais. Mais lorsque ces provocations étaient justifiées par le propos du film, elles faisaient la force du cinéaste : l'adaptation du roman de D.H. Lawrence est ainsi avant tout un film magnifique sur les rapports conflictuels entre les classes et les sexes où le vernis social de la haute société du début du siècle est mis à mal par des désirs inassouvis et tabous, et dans ce contexte la scène de lutte est l'expression spectaculaire de ces tensions.


Dans le registre de la provocation et de l'outrance, le plus grand accomplissement de Ken Russell est sans aucun doute le chef d’œuvre Les diables (1971), film hallucinant qui dans son évocation de l'affaire des démons de Loudun et du chaos infernal qui l'a entouré dénonce les dangers de la manipulation par les pouvoirs politiques et religieux. Une ouvre courageuse, éprouvante et dérangeante, qui reste injustement inédite en DVD, de même que la plupart des autres films de Russell datant de cette période, et que ses biographies pour la télévision. Mieux que l'indifférence, le travail de cet artiste unique, "bigger than life", mérite d'éclater au grand jour, de provoquer les débats les plus enflammés. Votre serviteur espère y avoir contribué modestement. Yours faithfully, Mr Russell.

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