14/02/2015

Foxcatcher : du fait divers à la fable fascinante sur l' Amérique

4 / 5

Prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, Foxcatcher parvient à transcender son simple statut de film tiré d’une histoire vraie. Alors que l’on pouvait craindre la reconstitution intéressante mais peu cinématographique d’un fait divers, Bennet Miller emmène son métrage vers un autre horizon en cultivant le mystère. Au final, on en ressort avec l’impression d’avoir vu se dérouler devant nos yeux une fable d’essence américaine.


Foxcatcher commence après une « success story », celle des frères Schultz médaillés d’or en 1984, et nous dévoile l’envers peu reluisant d’une gloire éphémère. Mark Schultz (Channing Tatum) semble en effet peiner à tirer un quelconque profit d’une victoire dont on comprend vite qu’elle lui est assez peu attribuée. Tête pensante de la fratrie, Dave Schultz (Mark Ruffalo) gère quant à lui sa carrière de coach tout en tenant son rôle de père de famille. La tension faite de non-dits dans la relation entre les deux frères est vite palpable dans une scène de corps à corps vertigineux, entre l’embrassade fraternelle et le combat agressif. Plutôt que d’expliciter lourdement la psychologie des acteurs du drame, l’intelligence de Bennet Miller est de choisir tout au long du film de concrétiser les rapports complexes qui se tissent entre ses personnages dans des gestes ambivalents qu’il laisse le spectateur interpréter à sa guise.

Foxcatcher saisit par le traitement physique surréaliste de son trio de personnages principaux. Peu à peu semble en effet s’établir une curieuse galerie de personnages animaux : la démarche bovine du massif Mark Schultz s’oppose à l’agilité simiesque de Dave ; quant au milliardaire John du Pont (Steve Carrel), ornithologue amateur, sa posture et son nez proéminent ont tout de l’aigle auquel il se plaît à  se comparer. Cette référence à des animalités étrangères fait basculer le film du côté du fantastique.


La propriété de John du Pont, perdue dans les brumes du petit matin, a quelque chose du manoir hanté, habité par la gloire passée d'une haute lignée dont John est le descendant grotesque. Son pouvoir n'est qu'illusoire, acheté à grands coups de fortune familiale. Organisé autour de cette figure bouffonne et vampirique, le film oscille de façon indéterminée entre comique et tragique, suscitant un effet de malaise et de tension constante. Ainsi, alors que John prépare Mark au discours par lequel le lutteur va se placer de façon funeste sous la coupe du milliardaire, la répétition mécanique d’une série de mots perd son sens pour devenir une formule ridicule.


Foxcatcher est donc une farce tragique, alternant par ailleurs moments de bravoure de mise en scène physique avec des séquences de lutte impressionnantes de réalisme, et pauses oniriques. Bennet Miller joue de la rencontre de ces contrastes pour dénoncer le cynisme de l’Amérique des années Reagan. Ce n’est pas sans raison que le métrage se finit sur les mots « USA » scandés par une foule en délire qui résonne comme un coup de grâce après le tableau noir d’une société en perte de valeurs morales, où l’argent peut permettre de s’offrir une « success story » à l’artificialité dangereuse. Œuvre ambitieuse aux niveaux de lecture multiples, Foxcatcher est sans conteste le film américain le plus fascinant de ce début d’année.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire