L’année
dernière Tomboy s’est retrouvé au
centre de débats médiatisés, 3 ans après sa sortie. La programmation de ce
récit d’une fille qui se fait passer pour un garçon dans le cadre « Ecole
et cinéma » avait d’abord inquiété des parents d’élèves avant que le groupe Civitas appelle à
l’annulation de la diffusion du film sur Arte.
Ces polémiques ont un peu éclipsé ce qu’était vraiment le précédent
métrage de Céline Sciamma, un véritable bol d’air frais dans le cinéma d’auteur
français. Sobre et d’une grande justesse, le film confirmait après Naissance des pieuvres le talent de la
réalisatrice / scénariste pour la chronique intime des émois de l’enfance et de
l’adolescence. Avec Bande de filles
l’auteur signe son oeuvre la plus aboutie en élargissant au champ social sa
réflexion sur les identités.
Par
rapport à ses deux premiers longs métrages, le dernier film de Sciamma possède
une véritable ampleur romanesque. Le récit du quotidien de Marieme sur les
années qui la conduisent de l’adolescence à l’âge adulte évoque le souffle de La vie d’Adèle. Mais là où le style
naturaliste de Kéchiche plonge le spectateur au coeur des scènes, Sciamma
transcende les destins de ses personnages par une mise en scène plus
sophistiquée. La vie d’Adèle laissait
une impression d’épuisement physique et émotionnel dont le symbole était la
longue scène d’amour entre l’héroïne et sa compagne ; Bande de Filles fonctionne plutôt sur une logique d’apesanteur
illustrée par une scène magnifique sur Diamonds
de Rihanna.
Marieme et sa bande se réfugient dans une chambre d’hôtel
transformée en mini boîte de nuit par une ambiance lumineuse bleue. Elles
semblent d’abord faire un lip-dub sur la chanson, s’imaginant alors dans la
peau de Rihanna. Cependant elles
reprennent bientôt le refrain au-dessus de la musique et dès lors leur transe
musicale devient un acte d’émancipation personnel bouleversant. Tandis que La vie d’Adèle traitait de la force des
sentiments, Bande de filles sonde les
rêves et aspirations d’une bande de filles qui veut profiter de sa jeunesse au
maximum, le tout accompagné par la musique envoûtante de Para One.
Le
film est profondément touchant dans le conflit entre ces fantasmes et la
réalité quotidienne qui leur fait obstacle. Evitant les clichés du
misérabilisme social, Céline Sciamma choisit de dresser le tableau d’une cité
où les jeunes filles sont sous la coupe des hommes qui leur dictent leurs
comportements, qu’il s’agisse de grands frères devenus chefs de famille ou de
dealers. En réponse à cette autorité masculine, Bande de filles propose une réflexion sur les genres, amorcée dans
les précédents films de la réalisatrice. Au-delà des gestes de solidarité
féminine qui ont la belle simplicité de deux mains qui se tiennent, Céline
Sciamma renverse avec finesse les codes masculin / féminin, comme lorsque
Marieme demande au garçon qu’elle désire de se déshabiller avant d’effleurer
son corps.
Mais
Bande de filles ne se contente pas de
questionner les rôles attribués aux sexes. En nous orientant régulièrement sur
des fausses pistes, Céline Sciamma nous invite aussi à regarder au-delà des
images. Au sein d’un même plan, une poignée de main avec un employeur peut se
transformer en geste menaçant ; une scène de maquillage prépare non pas
une sortie entre filles mais un combat filmé au téléphone portable. Il ne
s’agit donc pas seulement de nous apprendre à voir les bandes de filles
bruyantes rencontrées dans le métro ou aux Halles, mais aussi de nous
confronter à notre regard de spectateur créateur de sens erronés.
Si
le film de Céline Sciamma met à mal nos préjugés, la réalisatrice se positionne
moins en donneuse de leçons qu’en raconteuse exemplaire. Car au-delà des
considérations esthétiques, on vit Bande
de filles aux côtés de Marieme. A l'inverse de Géronimo, le film prouve alors les merveilles que peuvent faire des
acteurs amateurs s’ils sont bien dirigés. Dénicheuse d’actrices, Céline Sciamma
l’a été pour Adèle Haenel et on souhaite à la formidable Karidja Touré la même
carrière que son aînée. Assumant des identités diverses dans un mouvement
perpétuel, la jeune actrice est crédible dans chacune d’entre elles et incarne
la plus belle héroïne cinématographique de l’année. Admirable en tous points, Bande de filles aurait mérité de figurer
en compétition officielle du dernier festival de Cannes. Espérons néammoins que
l’académie des Césars saura saluer l’année prochaine ce diamant éblouissant
comme il se doit.
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