21/10/2014

Bande de filles : beau comme un diamant dans le ciel

4,5 / 5


L’année dernière Tomboy s’est retrouvé au centre de débats médiatisés, 3 ans après sa sortie. La programmation de ce récit d’une fille qui se fait passer pour un garçon dans le cadre « Ecole et cinéma » avait d’abord inquiété des parents d’élèves  avant que le groupe Civitas appelle à l’annulation de la diffusion du film sur Arte.  Ces polémiques ont un peu éclipsé ce qu’était vraiment le précédent métrage de Céline Sciamma, un véritable bol d’air frais dans le cinéma d’auteur français. Sobre et d’une grande justesse, le film confirmait après Naissance des pieuvres le talent de la réalisatrice / scénariste pour la chronique intime des émois de l’enfance et de l’adolescence. Avec Bande de filles l’auteur signe son oeuvre la plus aboutie en élargissant au champ social sa réflexion sur les identités.


Par rapport à ses deux premiers longs métrages, le dernier film de Sciamma possède une véritable ampleur romanesque. Le récit du quotidien de Marieme sur les années qui la conduisent de l’adolescence à l’âge adulte évoque le souffle de La vie d’Adèle. Mais là où le style naturaliste de Kéchiche plonge le spectateur au coeur des scènes, Sciamma transcende les destins de ses personnages par une mise en scène plus sophistiquée. La vie d’Adèle laissait une impression d’épuisement physique et émotionnel dont le symbole était la longue scène d’amour entre l’héroïne et sa compagne ; Bande de Filles fonctionne plutôt sur une logique d’apesanteur illustrée par une scène magnifique sur Diamonds de Rihanna. 

Marieme et sa bande se réfugient dans une chambre d’hôtel transformée en mini boîte de nuit par une ambiance lumineuse bleue. Elles semblent d’abord faire un lip-dub sur la chanson, s’imaginant alors dans la peau de Rihanna.  Cependant elles reprennent bientôt le refrain au-dessus de la musique et dès lors leur transe musicale devient un acte d’émancipation personnel bouleversant. Tandis que La vie d’Adèle traitait de la force des sentiments, Bande de filles sonde les rêves et aspirations d’une bande de filles qui veut profiter de sa jeunesse au maximum, le tout accompagné par la musique envoûtante de Para One.


Le film est profondément touchant dans le conflit entre ces fantasmes et la réalité quotidienne qui leur fait obstacle. Evitant les clichés du misérabilisme social, Céline Sciamma choisit de dresser le tableau d’une cité où les jeunes filles sont sous la coupe des hommes qui leur dictent leurs comportements, qu’il s’agisse de grands frères devenus chefs de famille ou de dealers. En réponse à cette autorité masculine, Bande de filles propose une réflexion sur les genres, amorcée dans les précédents films de la réalisatrice. Au-delà des gestes de solidarité féminine qui ont la belle simplicité de deux mains qui se tiennent, Céline Sciamma renverse avec finesse les codes masculin / féminin, comme lorsque Marieme demande au garçon qu’elle désire de se déshabiller avant d’effleurer son corps.

Mais Bande de filles ne se contente pas de questionner les rôles attribués aux sexes. En nous orientant régulièrement sur des fausses pistes, Céline Sciamma nous invite aussi à regarder au-delà des images. Au sein d’un même plan, une poignée de main avec un employeur peut se transformer en geste menaçant ; une scène de maquillage prépare non pas une sortie entre filles mais un combat filmé au téléphone portable. Il ne s’agit donc pas seulement de nous apprendre à voir les bandes de filles bruyantes rencontrées dans le métro ou aux Halles, mais aussi de nous confronter à notre regard de spectateur créateur de sens erronés.


Si le film de Céline Sciamma met à mal nos préjugés, la réalisatrice se positionne moins en donneuse de leçons qu’en raconteuse exemplaire. Car au-delà des considérations esthétiques, on vit Bande de filles aux côtés de Marieme. A l'inverse de Géronimo, le film prouve alors les merveilles que peuvent faire des acteurs amateurs s’ils sont bien dirigés. Dénicheuse d’actrices, Céline Sciamma l’a été pour Adèle Haenel et on souhaite à la formidable Karidja Touré la même carrière que son aînée. Assumant des identités diverses dans un mouvement perpétuel, la jeune actrice est crédible dans chacune d’entre elles et incarne la plus belle héroïne cinématographique de l’année. Admirable en tous points, Bande de filles aurait mérité de figurer en compétition officielle du dernier festival de Cannes. Espérons néammoins que l’académie des Césars saura saluer l’année prochaine ce diamant éblouissant comme il se doit.

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