24/06/2014

Jersey Boys : jeunesses éternelles

3,5 / 5

L’idée d’une rencontre entre le spectacle musical Jersey Boys et Clint Eastwood a de quoi laisser circonspect. Certes le cinéaste est aussi musicien, et a eu l’occasion de nous le prouver en tant que compositeur des bandes originales de ses films, voire devant la caméra pour Honkytonk Man ; mais son style est aux antipodes de la pop sucrée des Fours Seasons , groupe américain des années 60 dont Jersey Boys retrace la carrière. Ce film s’inscrit pourtant parfaitement dans la continuité de l’œuvre d’un cinéaste qui a changé régulièrement de registre, passant brillament du cinéma de genre (les westerns et polars qui ont forgé son image d’acteur) à une veine plus personnelle et intimiste (de Bronco Billy à J.Edgar , en passant par Sur la route de Madison,  Un monde parfait, Space Cowboys ou Million Dollar Baby). Bien malin qui pourra prédire quel sera le prochain projet d’un réalisateur qui semble mu par une curiosité artistique constante, dont Jersey Boys est la réjouissante preuve.


A priori, Jersey Boys s’inscrit dans le genre du biopic, déjà traité avec Eastwood avec Bird ou J.Edgar. Mais là où ces derniers films avaient recours à une forme classique, Jersey Boys se révèle plus moderne dans son approche, l’histoire nous étant racontée rétrospectivement par les protagonistes qui s’interrompent régulièrement dans leurs actions pour s’adresser directement au spectateur. Si l’on ajoute ce procédé de mise à distance avec l’origine italo-américaine de certains membres du groupe et leur lien avec la mafia, on pense au Scorsese des Affranchis, et la présence d’un futur acteur fétiche du cinéaste en tant que personnage ne fait qu’accentuer ce lien.

Mais rendons à César ce qui lui appartient, ce « truc » de mise en scène avait été employé bien avant dans Annie Hall, dont le co-scénariste Marshall Brickman est le co-auteur de Jersey Boys. Le background comique solide de Brickman convient à merveille à un film autrement plus léger que les portraits des torturés Charlie Parker et J.Egar Hoover. N’oublions pas que les Four Seasons sont des faiseurs de tubes avant tout, et la forme narrative décomplexée du récit, qui fait alterner les voix des différents membres narrateurs, illustre parfaitement leur identité.


Si Jersey Girls privilégie la forme au fond, le film gagne malgré tout en profondeur dans son dernier tiers à travers le portait de Frankie Vallie, chanteur leader du groupe. Après l’insouciance et l’euphorie de la jeunesse, le héros eastwoodien se retrouve confronté à des responsabilités qui font basculer le récit dans le drame aux accents tragiques. Est-ce un hasard si dans un travelling émouvant qui le trouve seul dans un cimetière, le nom « Wilson » est inscrit sur une pierre tombale à ses côtés? L’ambiance du film a alors bien quelque chose de la mélancolie des morceaux dernière période des Beach Boys de Brian Wilson, pendant Côte Ouest des Four Seasons, qui trouve sa pleine expression dans « Cant’t take my eyes off you ».


Et enfin, Clint Eastwood nous offre en guise de conclusion un épilogue splendide, qui fait le bilan du spectacle qu’il nous a donné à voir. Que reste-t-il une fois que le temps a passé sur un groupe pop autrefois au sommet des « charts » ? Un peu de nostalgie, mais aussi une part de jeunesse intacte, message on ne peut plus juste que nous laisse le cinéaste artisan le plus doué d’Hollywood dont l’âge n’a pas entamé la vigueur artistique.

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